Afrique – Tobie Nathan : « L’existence des enfants sorciers est un phénomène moderne assez récent »

La sorcellerie sort renforcée du combat des églises.
La sorcellerie sort renforcée du combat des églises. © Sipa

Tobie Nathan, auteur, entre autre, de « L’Étranger ou le pari de l’autre », paru aux éditions Autrement, revient sur le phénomène des enfants sorciers apparu il y a moins d’une trentaine d’années. Faisant partie intégrante des sociétés africaines, la sorcellerie, qui vise aussi bien les albinos que les jumeaux, les enfants ou les handicapés, reste un élément indissociable du pouvoir. Interview.

Tobie Nathan est Professeur émérite de psychologie, Université Paris 8, spécialiste en ethnopsychiatrie.

Jeune Afrique : La magie et les crimes rituels restent-t-ils des éléments incontournables des mondes africains ?

Tobie Nathan : Quand j’étais conseiller culturel à Conakry, le successeur de Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté, entendait se présenter aux élections. Il faisait venir auprès de lui des camions entiers d’albinos pour se donner la chance. Je les ai vus ! Il voulait les toucher. Plus il y en avait, plus il aurait de la chance. Il les faisait ramasser dans la rue, ce qui est facile à Conakry, parce que les albinos sont souvent ceux qui vendent les cartes téléphoniques. Cette croyance est un héritage de temps plus anciens, où les albinos pouvaient être soumis à des traitements bien plus cruels, comme on le sait.

>> Retrouvez notre enquête dans Jeune Afrique n°2786 du 1er juin.

Pourquoi ?

Il est possible que ce soit lié aux rituels de mort. Les morts sont blancs, les os sont blancs, et dans de nombreux rituels où l’on convoque les trépassés, on s’enduisait le corps de kaolin. Aujourd’hui, on s’habille en blanc. L’idée persiste que les albinos auraient une relation particulière avec le monde des morts.

Les pratiques magiques visent-elles surtout les albinos ?

Les singularités qui revêtent une vraie signification ontologique tournent plutôt autour de la question des jumeaux. C’est le noyau dur, puisqu’ils sont à l’origine du monde. Ce récit des origines de l’humanité se retrouve un peu partout en Afrique. Du coup, on se comporte vis-à-vis des jumeaux comme s’ils n’appartenaient pas à la même espèce que les autres hommes. Ils comptent parmi les « fondateurs », ils sont donc capables de détruire ce qui existe. Certaines ethnies les tuaient à la naissance, d’autres n’en tuaient qu’un sur deux, tandis que d’autres encore les adoraient. Aujourd’hui, il est possible de croiser dans la rue des mères accompagnées de leurs jumeaux  endimanchés. En échange d’argent, vous pouvez toucher leur tête pour attirer la chance. Celui qui a des jumeaux doit partager sa chance. Une maman qui a eu des jumeaux change de nom, elle devient « la mère des jumeaux ». L’enfant qui suit les jumeaux hérite lui aussi d’un nom particulier. « Sadjo », chez les Malinkés et chez les Bambaras, c’est quelqu’un qui arrive après les jumeaux, c’est ce qui le protège et on le dit plus puissant encore que les jumeaux.

L’idée persiste que les albinos auraient une relation particulière avec le monde des morts.

De quoi sont-ils capables ?

Si les jumeaux se tournent contre la famille, ils peuvent la détruire. Il existerait par ailleurs une espèce de connexion, des jumeaux entre eux, dépassant les ethnies. Les jumeaux peuls peuvent ainsi communiquer avec les jumeaux malinkés ! La plupart des mondes africains vivent dans l’idée que les êtres humains n’appartiennent pas à une seule espèce mais à plusieurs, que les individus de ces espèces ont des liens entre elles et que ces liens créent des solidarités transversales. Ces appartenances psychologiques ou biologiques autorisent une proximité particulière. Les « nit ku bon » – « mauvaises personnes » en wolof – du Sénégal sont pour nous des autistes qui n’entrent pas en interaction avec autrui. Les Sénégalais pensent, eux, que les « nit ku bon » sont de fait en interaction avec d’autres, que l’on ne voit pas. Ils appartiennent à une sorte d’ethnie transversale, dont il faut les détacher.

Il en va de même avec les enfants sorciers ?

L’existence des enfants sorciers est un phénomène moderne assez récent. J’ai été très impressionné la première fois que j’en ai vu un lors d’une consultation à Bobigny, dans le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, alors dirigé par le Pr Lebovici. J’avais reçu un gamin brûlé au fer à repasser par la femme de son grand-frère. Il portait la marque bien dessinée du fer et la femme avait essayé de faire croire que c’était un accident. Aujourd’hui, elle serait partie en prison tout de suite, à l’époque ils ont demandé une consultation d’ethnopsychiatrie. J’ai envoyé un de mes étudiants congolais dans la famille. Et à la surprise de tout le monde, l’enfant de 8 ans a déclaré : « Je suis un sorcier, j’ai mangé mon petit-frère et il va mourir. » Il parlait du fils de son grand-frère, son neveu. C’est pour cette raison que la mère s’en était pris à lui avec le fer. C’était en 1986. Depuis j’ai vu plusieurs dizaines d’autres cas.

Comment apparaît la sorcellerie ?

C’est toujours à peu près le même mécanisme. Vous avez une famille où il arrive une série de malheurs – ce qui est le cas chez quasiment tout le monde à partir du moment où vous pensez en famille. Surtout ces derniers temps, au Congo, où des villages entiers ont été décimés par la guerre ou par des épidémies. Et quand frappe le malheur, on se demande d’où il vient, qui est responsable.

La sorcellerie traditionnelle africaine permettait notamment la défense du matrilignage.

Autrefois, on n’accusait pas les enfants…(…)

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