Au Portugal, la scientologie n’a pas rendu les armes

• Même si l’Eglise de scientologie de Lisbonne n’échappe pas à la crise, ses méthodes sectaires n’ont pas changé. Un journaliste de l’Expresso s’est fait passer pour un individu en perte de repères et a infiltré l’organisation. Reportage.
  • Luís Pedro Cabral |
  • 12 octobre 2012
  • Dans le catalogue scientologue, Ron Hubbard plus fort que J.K Rowling.
  • Dans le catalogue scientologue, Ron Hubbard plus fort que J.K Rowling.

Si vous voulez être un « clair », un individu accompli, en capacité d’accéder aux plus grands secrets de la scientologie, si vous aspirez à devenir un « thetan opérant », un illuminé des illuminés, un véritable Tom Cruise, la route est longue.

Elle commence au n°16 du Campo Mártires da Pátria [au centre-ville de Lisbonne], le siège de l’Eglise portugaise de Scientologie. Après avoir sonné, un homme corpulent, polo Nike et chaussures bateau, les yeux bleus et le sourire aux lèvres m’ouvre et me tend la main.

« C’est la première fois que vous venez, non ? Entrez, je vous en prie ».

A première vue, l’Eglise n’a pas échappé à la crise, on est loin du paradigme hollywoodien du mouvement fondé par l’omniprésent Lafayette Ron Hubbard. A l’entrée, une table de camping avec un présentoir garni de livres, de DVD et de brochures. Nuno – comme il s’était présenté – donnait l’impression qu’il savait exactement pourquoi j’étais là. C’est par simple courtoisie qu’il m’a demandé : « Alors dites-moi ce qui vous amène ici ? ».

C’est une longue histoire, Nuno. Pour résumer, je suis un chef d’entreprise au chômage, comme 15,4% de la population. « La vie n’est pas facile, n’est-ce pas ? » me dit-il avec condescendance. Il sourit en posant sa main sur mon épaule. « Tout va s’arranger. Mais il faut emprunter le bon chemin. Venez, je vais vous montrer notre maison ». Au fond à droite, un long couloir avec des bureaux minuscules, à gauche, une salle d’étude avec des tables et des paniers remplis de formes géométriques en bois et un long tableau recouvert de post-it marquant l’évolution de chaque novice. « Dans la scientologie, on apprend toujours ».

Un open-space fait office de salle des fêtes et de conférences. Nuno me remet ensuite un « test de personnalité gratuit » en me demandant de le remplir avec soin et en toute sincérité. « Laissez-moi vous offrir un DVD » me dit-il avant que je parte. « Donnez-moi votre courriel. Je vais vous envoyer les dates des prochaines conférences. C’est la meilleure façon de commencer ».

Conférences sous le portrait de Ron Hubbard

Nuno Pires est le directeur de l’institution à Lisbonne, ce qui en fait le leader de l’Eglise au Portugal car il n’existe pas d’autres succursales dans le pays. Les conférences durent deux heures tout au plus. J’étais invité à participer à deux d’entre elles : « Le thetan (l’esprit), sa définition et sa description » et « cause et effets » afin de connaître mon potentiel et apprendre à prendre en main mon destin. Le samedi, je me rends donc au siège avec mon test aux 200 questions. Mais faute de combattants, Nuno est sur le point d’annuler la conférence. « Je ne fais jamais de conférence
s’il y a moins de deux personnes ». C’est le moment de faire la connaissance de Lurdes, une sexagénaire qui est venue avec quelques gâteaux fait maison. « Lurdes est une claire » me dit Nuno, ce qui la fait rougir de plaisir. Nuno commence la conférence en se plaçant devant nous, à côté d’un portrait de Ron Hubbard. « L’esprit est l’homme dans son ensemble et non une partie de lui, vous comprenez ? ».

Lurdes m’a expliqué que les conférences étaient magiques. « On a l’impression qu’ils parlent de nous ». En effet, Nuno prend des exemples qui tapent dans le mille : « vous aviez une entreprise qui a fait faillite… » ou « il faut récupérer la capacité de gestion ». Pendant la conférence, d’autres personnes arrivent au compte-gouttes. Une heure et demie plus tard, nous sommes en famille autour des gâteaux de Lurdes. Un homme m’entraîne dans un coin pour me raconter tout le bien que lui avaient fait les différents cours, le travail avec les « auditeurs » pour supprimer les engrammes [trace biologique de la mémoire dans le cerveau, la scientologie a repris ce terme pour ses propres fins] et la « dianétique » [une méthode prétendant à l’éveil spirituel basée, entre autres, sur l’hypnose]. « Je suis pré-clair. J’ai commencé il y a deux ans mais j’ai encore beaucoup de travail à faire » confesse-t-il.

Un chemin très coûteux vers la « dianétique » 

Mon interlocuteur n’était pas encore à la moitié du chemin. Celui-ci compte des dizaines de phases, des centaines de cours et de diplômes à décrocher. Et tous sont payants, bien entendu. Plus on sait de choses, et plus on grimpe dans l’échelle du « mental analytique parfait » et plus les prix augmentent.

Nuno nous rejoint. « Je vais analyser votre test. J’en ai pour six minutes ».

Il est revenu avec trente secondes de retard. « Allons dans mon bureau ». Dans la pièce, de nombreux livres et un terminal de paiement pour carte de crédit. « Malheureusement, je n’ai pas de bonnes nouvelles ». Selon Nuno, je traverse une dépression sévère, je suis trop nerveux et l’incertitude m’habite profondément. En résumé : état critique.

« Je vous prescris deux cours urgents : ‘dépasser les hauts et les bas’ et ‘comment améliorer sa relation avec les autres’ ». Il y a peu encore, chacun de ces cours coûtait 70 euros, mais comme nous sommes à une époque de vaches maigres « ils coûtent seulement 38 euros chacun ». Pour commencer, Nuno me dit d’emporter dès à présent l’un des livres les plus vendus de la planète : Dianétique – La puissance de la pensée sur
le corps, disponible pour seulement 16 euros.

Plus on passe de temps au sein de l’Eglise portugaise de Scientologie et plus la pression de suivre les cours s’intensifie. Pour ceux qui ne peuvent y assister, des cours à distance sont prévus. Chaque cours requiert un ouvrage spécifique. Tous ces recueils disent à peu près la même chose en des termes différents. Bientôt, je serai un adepte de plus parmi les 8 000 recensés dans le pays. Un nombre probablement surestimé d’après ce que l’on peut en voir.

De conférence en conférence, d’audition en audition, on absorbe le jargon de la scientologie. Et un jour, nous descendons à la cave, où ont lieu les auditions, partie fondamentale de la complexité niaise de la « dianétique ». C’est là que l’on trouve l’ »électromètre » [en réalité un ohmmètre utilisé tel un détecteur de mensonges] qui mesure et enregistre nos émotions. C’est la théorie de l’engramme dans toute sa splendeur. Il y a une multitude d’engrammes qui sont tous codifiés par la « dianétique ». La scientologie réfute avec véhémence l’utilisation d’une méthode aussi archaïque que l’hypnose lors des auditions. La « dianétique » aurait plutôt recours à la rêverie [en français dans le texte].

L’Eglise portugaise de Scientologie n’est pas élitiste, elle accepte toutes les croyances. A contrario, la hiérarchie est rigide. Si tout se passe bien, je serai un clair et un jour je pourrai prétendre à devenir un thetan opérant niveau 15. Et c’est seulement à ce moment-là que je pourrai connaître la vérité de la « dianétique ». Jusque-là, il faut toujours avoir en tête un de ses commandements : la « dianétique » ne se discute pas.