Brésil – La conquête des évangélistes

GUIGNARD ELODIE Publié le – Mis à jour le 

INTERNATIONAL
En pleine expansion au Brésil, les Eglises évangéliques y concurrencent le catholicisme.
Serena est une inconditionnelle. Le dimanche matin, comme tous les jours, cette domestique de 45 ans parcourt à peine quelques centaines de mètres depuis son modeste domicile pour rejoindre son lieu de culte. Ce lieu, c’est un temple de l’Eglise universelle du royaume de Dieu (IURD), situé en lisière du Complexe de Manguinhos, un ensemble de favelas pacifiées du nord de la ville. Une des zones les plus pauvres de Rio, aux maisons de bric et de broc et dont l’air dégage par endroits une odeur fétide. Une communauté encore déchirée par la criminalité, il y a quelques mois. Au point d’être surnommée « la bande de Gaza », version carioca.
Un terreau fertile pour les églises évangéliques, dont les temples ont éclos un peu partout à Manguinhos comme ailleurs. Et une rude concurrence pour l’Eglise catholique. Un courant évangélique en pleine explosion dans le plus grand pays catholique du monde : de 15,4 % en l’an 2000, les évangélistes représentaient déjà 22,2 % des Brésiliens, dix ans plus tard. Soit plus de 42 millions de fidèles, dont près de 1,9 million d’affiliés à l’IURD. Le phénomène est particulièrement visible à Rio, où seulement 45,8 % de la population se déclare encore catholique.Au sein du temple sans fioriture ni dorure de l’Universelle, le pasteur Servo ne compte pas à la dépense. Le ton est des plus passionnés, la gestuelle accompagne. Le prêche, lui, est bien rôdé. Tous peuvent s’identifier, puisqu’il se focalise sur les préoccupations du quotidien : amour et trahison dans le couple, argent ou violence. C’est justement cette méthode qui a séduit Serena : « Ici, je me sens concernée. Les sujets sont ceux de notre vie de tous les jours, donc ça fait du bien d’avoir un lieu où on peut échanger et trouver des solutions. » Assise à côté, son amie gardera l’anonymat mais nous confiera « être sortie de dépression grâce à l’Universelle » .Un sens des affaires pointu

Face au pasteur Servo, cent cinquante fidèles répètent ses paroles, bras tendus vers le ciel. Certains sont presque en transe. Le moment est venu d’expulser les démons de chacun, bras au-dessus de la tête et dans un geste d’avant en arrière. Un peu plus tard, le pasteur appose avec pression ses mains sur la tête d’un jeune homme. Pour qu’il soit touché par la grâce.

Ancien catholique, Rafael, 20 ans, a changé de bord, il y a cinq ans. « Je suis venu une fois pour voir, sur conseil d’un membre de sa famille. J’ai bien aimé et je ne suis plus jamais reparti. Par rapport à l’Eglise catholique, ce pour quoi tu pries ici, se réalise vraiment… » Tous les membres de sa famille ont suivi le même chemin. Des fidèles constamment impliqués dans le déroulement du culte. Le pasteur invite les couples à s’avancer, à former un demi-arc de cercle pour mieux partager leur culte. Dans les allées, le mouvement est incessant. Des assistants arpentent la salle en tous sens : ils distribuent ici des paroles clés sur le salut, là des pierres blanches en provenance d’Israël…

Au-delà du discours populiste, le succès des évangélistes s’explique par un sens des affaires très pointu. Sans aucune gêne, le pasteur Servo revient plusieurs fois à la charge pendant le culte pour encourager ses fidèles à faire des dons à l’institution. L’Universelle a lancé, en 2012, une application pour recevoir les dons par le biais de Facebook. Et dans certains temples évangéliques, les terminaux de cartes bancaires circulent même pendant les cultes. Les temples évangéliques, de l’Universelle ou de ses concurrentes comme l’Assemblée de Dieu, sont présents partout au Brésil. Dans les zones déshéritées des grandes métropoles, dans l’immense majorité des hameaux ou villages du Nordeste, sur le littoral comme dans les terres. La force réside donc à la fois dans leur importance numérique et dans leur localisation stratégique, sur des sites parfois sans présence de l’Eglise catholique. La taille des temples se révèle parfois dérisoire, leur localisation incongrue, mais ils sont là.[…]

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