Canada : Gourous: un reçu d’impôt pour se faire «connecter»

Lorsqu'il a rendu la naturopathie admissible au crédit... (Photo Didier Debusschere, archives Le Soleil)

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Lorsqu’il a rendu la naturopathie admissible au crédit d’impôt, en 2005, le ministère des Finances du Québec a voulu «reconnaître la présence croissante de certaines professions relevant des médecines alternatives», nous a indiqué l’Agence du revenu du Québec.

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Marie-Claude Malboeuf

Avec des reçus qui permettent de déduire des traitements ésotériques de ses impôts, des poursuites trop rares et de nouveaux diplômés à la pelle, l’industrie de la pseudo-guérison a de quoi exploser… aux risques et périls de ses nombreuses victimes.

Le nettoyage des cuvettes d’énergie ou l’imposition des mains sont des thérapies que les clients peuvent souvent déduire de leurs impôts, révèle notre enquête. Les adeptes d’ésotérisme peuvent aussi se faire rembourser par leur régime d’assurances collectives – ce qui contribue à hausser les primes versées par l’ensemble de leurs collègues.

Dans le cadre de notre reportage, une poignée de guérisseurs autoproclamés nous ont remis des reçus de naturothérapeute ou de naturopathe.

L’un d’eux a procédé au nettoyage de supposées cuvettes d’énergie pour la somme de 120$. Un autre a exposé un enfant à de soi-disant fréquences invisibles, moyennant 90$.

Il ne s’agit pas de cas uniques. Sur l’internet, plus d’une vingtaine de naturopathes ou naturothérapeutes offrent des traitements tout aussi ésotériques. Certains précisent qu’ils remettent des reçus pour «reconnecter» leur client à l’univers, le soigner «par les Anges» ou pour «canaliser» un esprit et lui livrer des messages de l’au-delà.

Lorsqu’un «naturopathe» est en cause, ces consultations donnent droit au crédit d’impôt provincial pour frais médicaux.

Combien cela coûte-t-il à l’État? Revenu Québec ne recense pas le montant annuel des frais de naturopathie réclamés par les contribuables, qu’il s’agisse de méthodes sérieuses ou occultes.

Par contre, on sait que ce type de consultations coûte de plus en plus cher aux assureurs québécois, soit environ 20 millions de dollars par année. Dans 85% des cas, la naturopathie ou la naturothérapie (parfois les deux) figure sur la liste des soins remboursables par les régimes d’assurances collectives des grandes entreprises, évalue la firme de consultants Normandin Beaudry.

Les réclamations du genre ont par ailleurs fortement augmenté au cours des dernières années. Chez Desjardins sécurité financière (DSF), par exemple, elles ont doublé depuis 10 ans, passant de 0,72% du total des prestations versées à 1,35%.

Un fouillis

Tous les naturopathes n’emploient pas de méthodes ésotériques, assurent quatre des principales associations de naturopathes ou de naturothérapeutes. Elles affirment toutes sévir lorsqu’on leur signale des cas, que ce soit en expulsant un membre, en le dénonçant aux assureurs ou en lui imposant une formation ou une amende.

«Quand on entre dans la dimension plus spirituelle, ce sont des techniques qui ne sont pas prouvables. Mais malheureusement, on ne peut pas être dans tous les bureaux en même temps», déplore Mario Dulude, président de l’Ordre des naturothérapeutes (qui n’est pas un ordre professionnel).

«Il y a un ménage à faire, pour protéger la réputation des autres membres, qui ont des milliers d’heures d’études», renchérit Yves Dussault, qui préside deux autres associations (celle des naturopathes professionnels du Québec et celle des naturothérapeutes du Québec). «Mais quand une personne a la formation, comment voulez-vous contrôler ce qu’elle fait dans son bureau? On n’a pas d’inspecteurs», dit-il.

Pour compliquer les choses, toutes les associations (qui seraient une vingtaine) ne s’entendent pas quant à savoir ce qui est acceptable. Certaines acceptent le reiki ou l’urinothérapie, et non les autres.

Le naturothérapeute Sylvain Champagne nous a même juré être membre de son association «en tant que praticien de la guérison reconnective» et avoir entraîné plusieurs personnes dans son sillage. Il ajoute avoir été interrogé par un assureur, mais continuer à donner des reçus, puisque sa formation le justifie.

La naturothérapeute Diane Buteau, autre militante de la reconnexion, raisonne de la même manière. Elle dit adopter une approche «globale», qui le justifie.

Les assureurs n’apprécient guère. « Souvent, des praticiens inscrivent naturopathie sur le reçu pour ce qui constitue en fait de la phytothérapie, de l’auriculothérapie ou de la réflexologie», déplore le vice-président de DSF, Mario Clusiau.

Son entreprise a refusé une réclamation de 2000$ pour des traitements prodigués par un naturothérapeute qui s’est révélé être…un jeûne. Les frais correspondaient à l’hébergement du client.

D’après M. Clusiau, les naturothérapeutes offrent plus souvent que les naturopathes des traitements «hors normes, qui ne relèvent pas de la médecine ni de près ni de loin».

«Ailleurs au Canada, il y a un meilleur encadrement des médecines douces, comme la naturopathie», tient-il à souligner.

Chose certaine, Revenu Canada est plus strict que Revenu Québec. Seuls les soins prodigués par des praticiens régis par un ordre professionnel sont admissibles à son crédit d’impôt pour frais médicaux.

Lorsqu’il a rendu la naturopathie admissible au crédit d’impôt, en 2005, le ministère des Finances du Québec a voulu «reconnaître la présence croissante de certaines professions relevant des médecines alternatives», nous a indiqué l’Agence du revenu du Québec.

On a reconnu par la même occasion les phytothérapeutes et les homéopathes.

Source : http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/sante/201209/30/01-4578926-gourous-un-recu-dimpot-pour-se-faire-connecter.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_meme_auteur_4578931_article_POS2