Canada – Un cours d’anglais sur le bras des Mormons

Des leçons d'anglais gratuites, données par des missionnaires, dans un temple... (Illustration Vincent Tourigny / Urbania)

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ILLUSTRATION VINCENT TOURIGNY / URBANIA

NICOLAS SATGÉ / URBANIA

Des leçons d’anglais gratuites, données par des missionnaires, dans un temple mormon. Dans la série «Où est la pogne?», le sujet s’imposait de lui-même. Toujours à l’affût des scandales religieux, Urbania a envoyé un de ses journalistes prendre un cours d’anglais à l’église.

Métro Papineau. C’est ici, à l’ombre du siège social de la CSN et du QG de la Sûreté du Québec, que se trouve l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours de la mission de Montréal. La bâtisse de plain-pied occupe un immense carré qui va de De Lorimier à Parthenais. L’architecture est moderne: pas de perron, pas de nef, pas de clocher, mais un grand stationnement.

À l’entrée, aucun réceptionniste-bouncer ne me demande de justifier ma présence pour le cours. À 18h30, en ce soir d’automne, l’accès est totalement libre. Je range donc mon livre des prétextes fallacieux dans mon sac à excuses bidon et pénètre dans le lieu saint.

À l’intérieur, un premier dilemme se pose:  deux longs couloirs partent en directions opposées. Si Jésus a su guider certains hommes dans leurs destinées, sa présence sur tous les tableaux m’entourant ne m’est d’aucune aide. J’y  vais avec mon intuition et je prends le couloir de droite : tapis aux couleurs fades et enfilade de pièces, je me croirais dans un Comfort Inn du Michigan. Enfin, une salle ouverte:

– Hello, is it the place for the English lesson?

– Oui, c’est bien ici. Entre et assieds-toi, me dit Daniel, mormon et bénévole à la mission de Montréal.

La poignée de main est franche et l’accueil est… francophone.

Des élèves se trouvent déjà dans la classe. Assis sagement devant le tableau, ils attendent en silence le début du cours. Nous sommes six. En comptant les chaises vides, je me dis que les cours doivent rarement dépasser la quinzaine de participants.

Ce soir, il n’y a aucun Québécois de souche. Normal, puisque le tuyau des «cours gratuits chez les mormons» se refile sur les forums des candidats à l’immigration ou des immigrants fraîchement débarqués. En tant que Français de France, c’est d’ailleurs là que j’en ai entendu parler pour la première fois.

En avant de la classe, les missionnaires se présentent. Il y a Elder McMurrin et Elder Mortenson («Elder», ce n’est pas leur prénom, mais bien l’équivalent de «frères» dans le culte mormon). Chemise, cravate, coupe de cheveux impeccable, rasés de près, faut dire qu’ils détonnent par rapport à Daniel, qui est vêtu d’une camisole, d’un bas de survêtement et d’espadrilles.

Elder McMurrin nous raconte qu’il est texan et qu’il est à Montréal depuis bientôt un an. Elder Mortenson, lui, est de l’Oregon et est arrivé au Québec depuis peu. Il vient tout juste de découvrir que Montréal est une île et il n’en revient pas encore. Il faut dire que, lorsqu’on devient missionnaire, on ne choisit pas sa destination. À l’âge de 18 ans, les jeunes mormons soumettent leur candidature pour la mission et l’Église les envoie n’importe où dans le monde.

Le cours commence:

Our father in heaven

Thank you for all the blessing in our lives, for me and my family

I’m sorry for my sins, please forgive me

Bless all those who are sick and my family and friends

In the name of Jesus Christ

Amen

 

Pour une entrée en matière, c’en est une surprenante. En fermant les yeux, je me serais cru à une convention du parti républicain.

Durant la longue minute qu’a duré la prière, Daniel et Elder McMurrin ont communié avec Elder Mortenson. J’ai tourné la tête vers mes camarades de classe, cherchant à partager mon étonnement, mais ils ne semblaient pas vraiment gênés, eux.

C’est vrai, après tout, on était dans une église.

Lesson 1: Introduce yourself

«I’m coming from Montreal, my favorite food is KFC, my favorite beverage is orange juice and the people I love are my brothers and sisters», dit Daniel en pointant les Elder.

Ce n’est pas moi qui l’ai interrogé pour lui soutirer ces renseignements intimes. C’est lui qui a commencé par «Let’s introduce yourself». Et comme personne ne se lançait, Daniel a brisé la glace.

Nous sommes donc six. Au centre de la classe, il y a Jim. («But it’s John in English», précise-t-il.) John aime le riz, boit du lait et son animal favori est le chien. Il ne sait pas trop quelle est la personne la plus importante pour lui, et on ne saura jamais d’où il vient: à la question «Where do you come from?», il répond: «Oui, je suis en forme.»

Niloufar, elle, vient d’Iran. Elle aime les lasagnes… OK, vous comprenez le principe. Ensuite il y a Marie, Bernadette et Rachid.

Et moi.

Moi, je donne des réponses extrêmement simples livrées sur un ton sans émotion, pour être certain de ne pas me faire démasquer. Exercice très difficile que celui d’abaisser son niveau: demandez donc à Ricardo de rater ses pâtes. Ou à Céline de chanter faux. Ou bien encore à Alexandre Despatie de rater un plongeon (ok, mauvais exemple)…

Une fois le tour de table terminé, en projetant les résultats à plus grande échelle, je suis en mesure d’affirmer que le chien et le jus d’orange sont des choses que la majorité des gens aiment. Et aussi que le niveau d’anglais des étudiants ce soir est très inégal.

Les présentations des missionnaires, quant à elles, sont plus élaborées. On y parle «iguana», «roast beef», «bald eagle», etc.

En les regardant, je n’ai pas l’impression d’avoir affaire à des prêcheurs professionnels. Et si la prière récitée au début du cours avait pu me faire changer d’idée, le ton monocorde, emprunté et nonchalant d’Elder Mortenson n’avait absolument rien pour électriser les foules.

Lesson 2: Sentence with two verbs

Après caucus, Elder, Elder et Daniel lancent le premier sujet d’étude. Nous sommes donc tous conviés à faire une phrase avec deux verbes. Mon «I am going to eat» mérite un pouce en l’air. Marie enchérit avec «I am going to drink», suivi d’un «I am going to sleep» de bon aloi. Par contre, le «I am going to the church» de Bernadette est sujet à correction.

Le cours n’est clairement pas structuré. Aucune préparation n’a été faite et aucun document ne vient aider les étudiants. Les missionnaires ne sont formés ni en enseignement, ni en pédagogie. Les réponses aux questions des étudiants sont parfois très évasives.

La palme de la question le plus métaphysique revient à Jim AKA John:

– Why and when do you use certain verbs?

Objectivement, personne n’a vraiment fourni de réponse satisfaisante à Jim.

Subjectivement, faut dire que sa question n’avait aucune espèce d’allure.

Lesson 3: Irregular/Regular verbs

To drink, to go, to eat, to love, to clean… Le prochain chapitre porte sur les verbes irréguliers.

– What is the favorite activity of the Elders ?

Silence dans la salle.

– It’s to preach! répond Daniel à sa propre question.

Pour la première fois de la soirée, il ouvre ainsi habilement la brèche qui devrait faire basculer l’activité jusqu’alors désintéressée vers une séance de lavage de cerveau. «Prêcher», voilà l’activité favorite des mormons. Suivant le commandement de Dieu qui leur ordonne de «proclame(r) mon Évangile de pays en pays et de ville en ville», les missionnaires parcourent le monde avec pour but premier de «sauver et d’exalter le plus grand nombre possible d’enfants des hommes». Et ce soir, mes cinq comparses et moi rencontrons nos sauveurs. Enfin presque:

– To preach, preached, preached. It’s regular. Next verb: to dry. So. Regular or irregular?

La brèche se referme.

Pratiquement une heure s’est écoulée et aucun évocation de la Bible, des saints ou de l’Évangile n’est venue parasiter la matière initiale. Étrange.

En observant les étudiants prendre religieusement des notes, je me rends compte de l’importance que revêtent pour eux ces leçons. Si leur français est parfait et leurs diplômes éloquents, il leur manque bien souvent l’élément indispensable qui leur ouvrirait le marché du travail: l’anglais. Puisqu’ils ne peuvent compter sur le gouvernement québécois qui, lui, francise gratuitement, les nouveaux immigrants n’ayant pas les moyens de s’offrir des cours universitaires doivent se tourner vers d’autres structures.

Avec les risques d’abus que cela comporte.

Lesson 5: Practice

(…)

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