Faux viol, 3h de repos, 1200 francs la séance : un gourou m’a manipulée pendant 12 ans

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Par Sophie B.
Avocate

LE PLUS. Convaincre une personne qu’elle a commis un crime alors qu’elle est totalement innocente ? Cela s’appelle induire des « faux souvenirs » et c’est possible, comme l’explique une récente étude. Sophie B. en a subi les frais : un gourou, qui vient d’être condamné par la justice, lui a fait croire les pires atrocités pendant 12 ans. Elle raconte.

Edité par Rozenn Le Carboulec  Auteur parrainé par Louise Pothier

Sophie B. a été victime d’un gourou pendant 12 ans (Flickr/Brooke Hoyer/CC)

 

J’ai été sous l’emprise d’un gourou qui a créé chez moi des « faux souvenirs » pendant 12 ans. Lui s’autoproclamait « humanothérapeute », mais j’ai découvert bien plus tard que ce suivi n’avait rien d’humain, ni de thérapeutique.
M. B. faisait partie de ma famille par alliance, c’est comme ça que je l’ai rencontré. Dans le cadre des repas en famille, il expliquait ce qu’il faisait avec ses « patients ». Il racontait notamment que l’une d’elles avait revécu le jour où sa mère avait essayé d’avorter d’elle, sans y parvenir, c’était assez marquant.

 

Des séances à 1200 francs de l’heure

 

À cette époque, j’habitais en province, puis je suis venue faire mes études à Paris, où il habitait. Je n’étais pas bien. J’étais seule dans cette ville, ma mère venait de mourir.

 

Un jour, j’ai téléphoné à M. B. car j’étais en psychologie et je ne savais pas trop vers quelle option m’orienter, je voulais ses conseils. J’ai laissé un message sur son répondeur et, comme par hasard, sa femme m’a rappelée dans la foulée. Le soir-même, je suis allée chez lui.
Mais cette première discussion n’avait rien d’un rendez-vous familial. Il m’a demandé de m’installer en face à face, puis m’a proposé de m’aider en faisant l’une de ses « sessions », comme il les appelait. Il y avait bien sûr « une longue liste d’attente » et je devais y mettre le prix : à l’époque, c’était 1200 francs de l’heure, 6 heures par jour environ, tous les jours, et ce pendant trois semaines d’affilée.
J’ai forcément été très réticente au début. Il m’a dit « la vie n’a pas de prix, tu veux être heureuse ou pas ? ». Au fur et à mesure, il a réussi à me convaincre.

 

J’ai dû emprunter beaucoup d’argent

 

En tant qu’étudiante, je n’avais bien sûr pas d’argent, alors j’ai dû emprunter. M. B. m’a dit de demander de l’argent autour de moi :

 

« Si les gens t’aiment, ils t’aideront et te feront confiance. »
Tous mes proches ont refusé. L’emprunt le plus important est venu d’une des belles-sœurs de M. B. et de mon père. Ce dernier était effaré, mais il était coincé : sa belle-sœur était la femme de M. B.

 

J’ai réussi à obtenir 110.000 francs comme ça, le reste est venu d’emprunts à gauche à droite.

 

Il m’a demandé de m’allonger nue sur le divan

 

En attendant d’avoir une place pour une « session », il m’a reçu plusieurs fois gratuitement en rendez-vous pour essayer de déblayer un peu mon passé, disait-il, et pour soi-disant me soutenir en attendant que j’ai l’argent. Il s’est écoulé plusieurs mois avant la première vraie « consultation ». Je l’ai rencontré en septembre 1992 et ma session a commencé en mai 1993.
Dès le début de la session, il m’a demandé de m’allonger nue sur le divan. Je venais de trimer pendant plusieurs mois pour avoir de l’argent, j’étais déprimée, et j’avais enfin obtenu miraculeusement une place dans une session : je ne pouvais pas refuser.
Pour justifier cette demande, il m’expliquait que ce n’était pas lui qui l’avait inventée, mais que cela venait d’une patiente qui voulait revivre sa naissance et était gênée par ses vêtements. Il insistait sur le fait que cela compliquerait énormément le travail si je ne le faisais pas, tout en me disant que j’étais « libre ».

 

C’était à 7h30 du matin, dans une pièce sombre avec les volets fermés, j’étais prise au piège.

 

Je ne devais dormir que 3-4 heures par nuit
Je passais toute la matinée sur le divan à parler et pratiquer la respiration abdominale, si bien que je subissais une hyper-oxygénation du cerveau, comme si j’étais en état d’ébriété. Entre les séances, je ne devais pas parler avec des personnes à l’extérieur pour ne pas perturber la session, ni ouvrir mon courrier. Et j’avais pour consigne de manger et dormir au minimum.

 

Je ne dormais que 3 ou 4 heures, selon ses instructions, entre 18 heures et minuit.
Au bout de quelques jours, vous ne savez plus où vous êtes et perdez tout discernement.

 

Il a induit chez moi de premiers « faux souvenirs »

 

Il a commencé à induire chez moi de premiers faux souvenirs, en me faisant croire que j’avais manqué d’amour de la part de mes parents, et que c’était ce qui me faisait souffrir aujourd’hui. Il se servait à chaque fois de petits exemples que je donnais pour me monter contre mes parents :

 

« Ton père, combien de temps t’a-t-il fait attendre pour financer ta session alors que tu souffrais tellement ? »

Bizarrement, tous ses patients se retrouvaient avec la même histoire : on avait tous manqué d’amour, et failli être avortés avec une aiguille à tricoter.

 

Les premiers contacts physiques et sexuels

 

Puis dès la fin de la première « thérapie » ont commencé les premiers contacts physiques. Sous prétexte de me faire revivre les événements, il m’a fait téter ses seins, alors que j’ai découvert par la suite que je n’avais jamais été allaitée par ma mère.
Après la session, il m’a fait revenir pour une séance et en a profité pour me masturber, puis il m’a fait faire une fellation en me disant que ça me ferait du bien, que c’était pour que je ressente enfin du plaisir. Et c’est allé jusqu’à une relation sexuelle. Quand vous êtes sous emprise, vous le faites.

 

C’était devenu mon dieu, je n’avais plus rien d’autre que lui, sa femme et ses autres patients dans ma vie. Il avait fait en sorte qu’on fasse le vide autour de nous. À la fin, on avait tous déménagé à 300 mètres maximum de leur domicile.

 

Une vie coupés du monde, en autarcie

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