HAUTE-SAÔNE : LA SECTE DES DEUX SOLEILS À Servance, une femme, le gourou présumé d’une association prônant le retour au naturel à travers les produits bios qu’elle cultive et commercialise, a été incarcérée.

Daphnée (1) y est entrée, comme tous les autres, en tant que patiente. En détresse psychologique, un trait caractéristique, elle pousse alors la porte de l’association Ajir où l’on prône les thérapies alternatives, notamment le Reïki, une méthode de soins d’origine japonaise basée sur la canalisation des énergies.

La structure est alors basée à Belfort. Et, depuis l’internement d’un adepte qui n’avait « pas supporté les séances de magnétisme et de globalisation des énergies », fait déjà l’objet de soupçons.

L’association, initialement créée à Dole (Jura), change de président en 2004 après cet épisode. Est successivement rebaptisée Elae puis Helahe. Et enfin Espace naturel et éveil lors de son installation en 2009 à Servance. Dans cette charmante commune des Vosges saônoises, Luce Barbe, le gourou présumé dont la chambre de l’instruction a confirmé hier le maintien en détention, entend ériger le retour au naturel comme religion. Cette femme de 49 ans, qui se veut thérapeute, séance qu’elle facture 40 €, crée une SCI au nom de laquelle se fait l’acquisition d’un bâtiment pour 140.000 €. Daphnée y investit 70.000 €. Nom du site : la Ferme des deux soleils. Marc, une autre victime, met tout son temps et son énergie dans les travaux de rénovation. Un peu d’argent aussi.

Ici, la vingtaine de camarades développent le maraîchage bio à travers une entreprise, Lustra, puis une seconde, la Société civile d’exploitation agricole qui émerge en février dernier, lorsque le procureur Jean-François Parietti et les gendarmes de Lure prennent les choses en main sur la base des témoignages recueillis fin 2011.

12 À 15 HEURES DE TRAVAIL PAR JOUR A La Ferme des deux soleils, on y produit des fruits et légumes qui s’écoulent sur les marchés de la région, mais aussi à travers les cinq magasins qui ouvrent à Lure, Héricourt, Luxeuil et Le Thilliot (88). On invite les écoliers à découvrir les bienfaits de la nature, un gîte voit le jour. Mais ici, tout se fait bénévolement. Les gens travaillent 12 à 15 heures par jour. Paient leur logement, leur nourriture, mais aussi certains outils ou les aménagements des commerces.

ILS VENDENT LEUR MAISON POUR LES BESOINS DE L’ASSOCIATION Tous ici ont laissé leur vie d’avant, l’extérieur étant soumis aux ondes négatives, vendu leur maison, leurs biens pour assouvir les besoins de l’association. Qui compte, à sa tête, une femme que les enquêteurs soupçonnent d’avoir pris l’ascendant psychologique sur la communauté. Sur son mari, en premier lieu. Un patient, au départ, venu là en thérapie, comme les autres. L’ex-femme de cet ancien informaticien ayant coupé les ponts avec ses proches le signale en 2006 : « Il a complètement changé, s’est désintéressé de son travail et de sa famille au profit de l’association ».

Luce Barbe développe, détaillent les témoins, la pratique dite des souvenirs induits. Une méthode, sectaire selon l’observatoire des sectes en France, consistant à vous assimiler à un (e) autre dans une vie antérieure. Un personnage très mauvais suscitant un sentiment de culpabilité sur lequel se construit progressivement la mainmise psychologique (lire ci-contre). Apparaît également le Guide Mehaël, du nom d’un ange interdit de culte très tôt par l’Eglise, auquel seule le gourou présumé aurait un accès direct. C’est lui qui protège la communauté. S’en extraire place les fidèles en situation dangereuse. C’est au nom de Mehaël, aussi, qu’un adepte aurait vendu sa maison 71.000 € selon un prix dicté par le Guide.

Constamment sollicitée, notamment au travers de réunions destinées à maintenir la cohésion et la pression, Daphnée « se persuade de cette réalité », mais est progressivement gagnée par le doute. Mais en faire état, c’est s’exposer aux brimades. « Quand j’ai relevé que nous étions contraints de tout payer alors que nous bossions sans cesse, on m’a rétorqué que j’étais habité de l’énergie du radin », raconte Marc (1) qui, humilié de la sorte en public, a remis son poing dans la poche.

Convoquée le 24 mai, Luce Barbe, soupçonnée de travail dissimulé, escroquerie et « abus frauduleux de l’ignorance ou la faiblesse d’une personne en état de sujétion psychologique ou physique », a été incarcérée le lendemain au terme de sa garde à vue. Mais l’enquête, qui comprend un volet financier et un autre portant sur l’abus de faiblesse, ne fait que commencer…

(1) : nom d’emprunt Source : L’EST REPUBLICAIN du 2 juin 2012 par Sébastien MICHAUX