Les deux visages du néopaganisme français

Léa Ducré – publié le 26/03/2014

Jupiter, Toutatis ou Osiris : les païens vénèrent une myriade de divinités préchrétiennes. Mais s’il fallait donner un visage au paganisme en France, Janus, dieu grec à double figure, serait sans doute le plus approprié. Dualité a priori inquiétante : d’un côté, un paganisme identitaire aux dérives racistes flagrantes ; de l’autre, des adeptes de sorcelleries en tous genres. Pourtant, ni l’un, ni l’autre ne méritent les frissons qu’ils suscitent.

Représentation de Janus, dans un manuscrit du 15e siècle © Costa / Leemage

Représentation de Janus, dans un manuscrit du 15e siècle © Costa / Leemage

 

« Paganisme. Religion de ceux que les chrétiens traitent comme s’ils n’avaient pas de religion », écrivait, en 2005, Jean-François Kahn dans son Dictionnaire Incorrect. L’étymologie latine du mot, « paganus », renvoie aux « paysans ». Les chrétiens des premiers siècles nommaient ainsi les gens des campagnes perpétuant les traditions polythéistes. Toutefois, le terme originel pourrait également avoir une signification ethnique : « Les païens, les pagani, étant les « gens de l’endroit« et les chrétiens, les alieni, les « gens d’ailleurs», rappelle Stéphane François, historien des idées, spécialiste des droites extrêmes.

La résurgence actuelle du paganisme conserve cette ambivalence entre une spiritualité alternative au christianisme d’une part, et un ethnicisme identitaire (culte de l’identité ethnique) de l’autre. De fait, le courant païen se divise en deux branches radicalement opposées : d’un côté, des groupuscules identitaires, idéologiquement marqués à droite et de l’autre, une mouvance dans la tendance New Age, moins marquée politiquement, bien que généralement plus à gauche. S’inspirant des cultes celtes et germano-scandinaves, les premiers défendent l’idée d’une suprématie de la « race blanche » et des Indos-Européens, tandis que les seconds se revendiquent de traditions sorcières et chamaniques disparates.

« Une terre, un peuple »

Dans la presse, les païens identitaires éclipsent largement les néopaïens wiccans ou chamans. L’année passée, ils ont fait la Une à deux reprises. En mai, Dominique Venner, essayiste païen d’extrême droite, se donnait la mort dans la cathédrale Notre Dame à Paris. Ce geste éminemment symbolique choqua la communauté catholique, tandis que nombre de païens en saluèrent le courage. Quelques mois plus tard, en juillet, le chanteur néonazi Varg Virkenes, de son vrai nom Kristian Vikernes, était arrêté pour détention d’armes à feu à son domicile. La célébrité de ce Norvégien installé en France doit autant à ses compositions de musique Black Metal qu’à sa spiritualité mêlant néonazisme et néopaganisme nordique. Les deux affaires mettent alors en lumière ce nébuleux néopaganisme moderne.

Le paganisme identitaire peut se résumer à l’idée suivante : à une terre correspondent un peuple et une religion donnés. « Terre et Peuple » est d’ailleurs le nom de l’une des organisations centrales de ce courant. Fondée en 1994 autour d’anciens membres du Front National et de Pierre Vial, actuel conseiller régional Rhone-Alpes et ancien partisan de Brunot Megret (Mouvement National Républicain), l’association regrouperait plus de 700 membres. Sa page Facebook compte 2000 mentions « j’aime ». Quatre fois par an, Terre et Peuple édite un magazine éponyme prônant la « résistance identitaire européenne ». « Notre raison d’être, c’est de constituer une communauté de femmes et d’hommes en lutte pour l’avenir de leur terre et de leur sang », écrit Pierre Vial dans le dernier numéro.

Religion ancestrale ou reconstruite ?

Les païens identitaires ne veulent pas entendre parler de « néopaganisme ». Prônant le respect d’une religion qui serait celle des ancêtres, Pierre Vial gronde lorsqu’il entend ce terme. « Il n’y a rien de nouveau dans ce paganisme multimillénaire. » Pourtant, selon Stéphane François, cette spiritualité moderne n’a que très peu à voir avec le paganisme antique. « Il s’agit de néopaganisme, car c’est une réinvention d’une religion qui n’a jamais existé telle quelle.»

L’apparition du néopaganisme remonte à quelques siècles. Les premiers cultes consacrés aux divinités préchrétiennes apparaissent aux XVIIIe. Issus du panthéisme, doctrine philosophique ou religieuse selon laquelle Dieu apparaît dans tout ce qui existe, ils seront portés ensuite par les courants ésotériques et les poètes romantiques refusant les philosophes des Lumières et leur modernité. Au XXe siècle, des goupes néopaïens se rapprochent des mouvements d’extrême droite sur des idées nationalistes ou régionalistes.

Parallèlement, une autre forme de néopaganisme séduit dans les milieux d’extrême gauche. Ceux et celles qui rejettent le dogmatisme et la misogynie des religions monothéistes y trouvent une spiritualité ouverte, en accord avec leurs convictions.

Cette discrète scission idéologique n’a fait que se renforcer depuis, jusqu’à en faire un mouvement largement schizophrène. D’un côté, les néopaïens liés à la Nouvelle Droite défendent des thèses ethnicistes et antimondialistes tandis que de l’autre, les néopaïens de gauche prônent une tolérance absolue à la différence et une forme de syncrétisme mondial.

Des convictions politiques aux convictions religieuses, et inversement

« Parle-t-on des militants politiques attirés par la paganisme ou de néopaïens avec de vagues convictions politiques ? », demande Stéphane François lorsqu’on évoque le phénomène du néopaganisme. Les néopaïens identitaires semblent d’abord des militants politiques, nationalistes ou régionalistes, avant de devenir des adeptes du paganisme. Leur spiritualité découle d’une réflexion intellectuelle. Bien que, selon Terre et Peuple, il n’y ait aucun lien entre paganisme identitaire et convictions politiquesl’orientation idéologique semble indéniable. Comment expliquer sinon les références contre Sarkozy, l’immigration, les musulmans et l’Union Européenne qui parsèment leur revue ?

Dans un article du dernier numéro, le rédacteur Alain Cagnat se jette dans une longue diatribe contre l’individualisme, les Droits de l’Homme, le libéralisme économique, le capitalisme, le marxisme et l’antiracisme. Il explique : « Toutes ces idéologies convergent. Toutes ont la même origine biblique (…)» Son article se termine par un appel à mettre au bûcher tous leurs thuriféraires. La revue propose également un article expliquant « le processus de destruction programmée de notre peuple depuis plus d’un demi-siècle ».  On y apprend que les crises économiques ont été inventées de toutes pièces, tout comme l’affaire Merah ou les attentats du marathon de Boston. La deuxième gauche américaine, les Femen, le mariage gay, les hippies et le rock seraient des mesures intégrant un « plan global » pour décrédibiliser le nationalisme et le paganisme identitaire.

Un racisme sous-jacent(…)

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