Les wiccans, néo-païens de charme

Léa Ducré – publié le 05/03/2014

Mouvement religieux syncrétiste né dans la première moitié du XXe siècle, la wicca est une branche importante du néo-paganisme. Rencontre avec ses adeptes, sorciers des temps modernes.

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– Bravo. Tu nous as eu un temps magnifique !
–  La météo, ce n’est pas le plus facile.
– D’autres sorciers faisaient peut-être des demandes contradictoires.

La conversation semble tout droit sortie d’un roman de Joanne K. Rowling. Elle a pourtant lieu en plein centre de Paris, entre trois enthousiastes wiccans. En ce samedi de début février, ils se sont donnés rendez-vous place du Châtelet pour une balade à la découverte de la nature dans la ville. Le départ est donné. Direction la cathédrale Notre-Dame. L’arrêt peut sembler surprenant, s’agissant d’un parcours païen, mais les sorciers ne viennent pas devant l’édifice pour prier ou admirer l’architecture gothique. Pierre* montre au groupe les médaillons du portail central : ces bas-reliefs représenteraient les différentes étapes d’une ancestrale opération réalisée par des alchimistes, sorciers d’une autre époque. Aujourd’hui, ils sont nombreux à se désigner comme des « wiccans », c’est-à-dire adeptes de la wicca. Le mot vient du verbe wiccian, qui signifie « ensorceler » en vieil anglais.

Une origine ancestrale ?

Pour les wiccans, on ne devient pas païen : on naît ainsi. Ils se rappellent tous avoir ressenti dès leur plus jeune âge  « quelque chose » : une connexion avec la nature, une certaine affinité avec la lune ou l’un des quatre éléments, ou plus confusément un « manque ». De manière très similaire, le mythe de la wicca voudrait qu’elle n’ait jamais été créée mais s’inscrive dans une continuité remontant aux origines de l’humanité ou, plus modestement, au Moyen Âge.

C’est toutefois au milieu du XXe siècle  qu’apparaît la Wicca contemporaine. À cette époque, un ancien fonctionnaire britannique passionné d’occultisme, Gerald Brousseau Gardner (1884-1964), organise le premier rassemblement d’adeptes de la wicca qu’il nomme coven. Il rédige par ailleurs des traités de sorcellerie tels que le fameux Livre des Ombres. Dans les années 1960, la wicca gagne en notoriété, en particulier aux États-Unis. En France, depuis une quinzaine d’années, la wicca dite « éclectique » serait majoritaire au sein de la wicca. Elle ne nécessite aucune initiation et regroupe des croyances extrêmement diverses allant des traditions celtes au chamanisme, en passant par la vénération des dieux égyptiens.

Refus du dogmatisme, rejet du conformisme

Sur l’île de la Cité, les wiccans parisiens poursuivent leur visite. Au square René Viviani – Montebello, ils se recueillent devant le plus vieil arbre de Paris.  « Notre ancêtre… », s’attendrit Xavier. La nature se trouve au coeur de la spiritualité néo-païenne. Ses différentes facettes sont célébrées par l’intermédiaire de dieux divers et variés, représentant des médiateurs. De même que Grecs ne s’adressaient pas aux divinités supérieures telles que Zeus ou Poséidon, leur préférant des intermédiaires considérés comme plus accessibles, les païens ne vénèrent pas la nature mais des divinités avec lesquelles ils entretiennent une certaine familiarité. « Il manque une chose essentielle dans les autres religions,avance Pierre, c’est ce contact direct avec la divinité. Dans le paganisme, humains et dieux sont sur un plan d’égalité. »

Contrairement aux païens identitaires, les wiccans ne s’inscrivent pas dans un rejet du christianisme.« Nous éprouvons, tout au plus, une forme de nostalgie de l’époque pré-chrétienne »explique Xavier. De fait, il est très rare que ces néo-païens manifestent une hostilité pour les religions monothéistes. Il serait davantage question d’incompatibilité. « Je trouve les religions classiques bien trop dogmatiques »explique ainsi Élodie*« Quand j’accompagnais mes parents à la messe, je ne pouvais pas adhérer au credo, par exemple. »Certains wiccans se revendiquent même d’un certain monothéisme, vénérant une « source divine » ou une « déesse mère ».

Une étudiante éduquée dans le plus grand respect des traditions catholiques, un informaticien anticlérical, une toute jeune descendante d’une lignée de sorcières, un trentenaire de tradition animiste africaine : tous les profils se rencontrent au sein de la ligue wiccanne éclectique. Au fil des conversations, un rare point commun s’esquisse : « Un païen est d’abord un individualiste », fait valoir Vanessa*. En réalité, les néo-païens rejettent avant tout le conformisme sous toutes ses formes. L’absence de hiérarchie, la structure très souple, le caractère non dogmatique : la wicca éclectique séduit ces amoureux de liberté. La seule règle qu’ils se fixent est celle du Rede Wicca : « Fais ce que tu veux si tu ne blesses personne » (« An it harm none, do what ye will »). Homosexuels et féministes s’y retrouvent : le néo-paganisme est de fait une des rares religions à être exempte de soupçons de misogynie et dénuée de réticence vis-à-vis du mariage homosexuel.

Chacun son panthéon

Après la visite, les wiccans se retrouvent dans un café. Pas de chaudrons ni d’élixirs en vue. Les uns et les autres exposent leurs dernières acquisitions, qu’il s’agisse de littérature ou de minéraux. Toutefois, les conversations tournent davantage autour de détails pratiques sur la réalisation de tel ou tel sortilège que sur des questionnements théologiques de fond. En réalité, rien ne sert de débattre, chacun ayant son propre panthéon, sa spiritualité personnelle. « Certains vénèrent des dieux aztèques, celtiques ou nordiques. D’autres préfèrent encore célébrer la nature, les éléments ou la lune. Il n’y a pas d’unité, c’est la beauté de la chose »déclare, non sans fierté, Xavier. Au moment des rituels collectifs, ce quinquagénaire sorcier apprécie tout particulièrement lorsque la coupe de libation est transmise de main en main : chacun vénère alors la divinité de son choix. Charme d’une cérémonie bigarrée.

Les pratiques sont aussi hétéroclites que les panthéons sont dissemblables. La plupart des wiccans effectuent leur rituel à l’intérieur d’un cercle magique et s’accordent sur la date des principales cérémonies, les sabbats, aux huit grandes dates des solstices et des équinoxes. Certains réalisent également des cérémonies lors des nuits de pleine lune, les ébats. En dehors de ces dates, rites, charmes et sortilèges tiennent, selon Xavier, la place de la prière dans les autres religions. « Il s’agit de s’adresser aux dieux. La différence, c’est que la sorcellerie est bien plus concrète. »

Cyberpaïen à la page(…)

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