Ces femmes qui ont vu leur compagnon se radicaliser

Par Pauline Verduzier, Tatiana Chadenat | Le 15 janvier 2015
Elles ont vu leur homme s’éloigner d’elles pour se noyer dans les vidéos de propagande.Puis leur interdire de travailler ou les menacer de partir avec leur enfant, loin des « mécréants ». Deux femmes ont accepté de témoigner des dérives de leur ex-conjoint et de leur désarroi face à une justice qu’elles jugent inadaptée.

Le compagnon d’Océane s’est transformé en l’espace de quelques mois. Cela a commencé par les heures passées sur Internet, la succession de « vidéos violentes » dans lesquelles des « barbus » évoquent le « complot de l’Occident » et appellent au djihad. Aux discours paranoïaques succèdent bientôt les interdits. « Ce n’est pas de l’islam, mais un radicalisme digne d’une secte. Il m’a coupée du monde », dit-elle, précisant qu’il ne « connaissait rien à cette religion » avant d’épouser les dogmes de ses endoctrineurs. Plus de télé, de musique, de sorties sans son autorisation, de visites à la famille ou aux amis. Il cesse de travailler et insiste pour qu’elle quitte son propre emploi, dans la sphère médicale. Parle de mourir en martyr, lui soutient qu’elle l’« empêche de se rendre en Syrie ». Passe des heures à la convaincre de changer son apparence, de mettre des gants et des chaussettes dans ses ballerines. Elle reste, comme hébétée. « Petit à petit, il gagnait du terrain pour en arriver au niqab. J’ai lutté, lutté, mais il n’arrêtait pas de parler et j’ai cédé. Il pleurait, me disait que Dieu ne m’avait pas assez guidée. J’ai tout accepté, je l’aimais. C’est difficile de lutter face à un manipulateur qui est lui-même manipulé. »

Pour trouver de l’aide, la jeune femme fera appel au CPDSI, le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam. Il s’agit de la première structure d’appui aux familles et aux professionnels spécialisée dans la radicalisation islamiste, mandatée par le ministère de l’Intérieur. L’anthropologue Dounia Bouzar y accompagne les familles des victimes d’embrigadement : proches de jeunes partis en Syrie, parents impuissants et conjoints, « de plus en plus nombreux », selon elle. Chez les compagnes d’hommes radicalisés, elle a constaté plusieurs types de comportements. « Certaines réagissent tout de suite et s’en vont, d’autres cherchent à comprendre et se sentent responsables de la situation, se demandant si elles ont été de bonnes épouses. Elles vont entrer dans ce système de rupture en croyant sauver leur compagnon. Pour d’autres, c’est l’arrivée d’un enfant qui sert de déclic, quand le père va lui interdire de se mêler aux « impurs » dans le bac à sable », décrypte-t-elle.

« Ma fille m’a sauvée »

C’est ce qui s’est passé pour Océane. Après la naissance de leur fille, son ami coupe les têtes des poupées, proscrit les jouets et les berceuses, impose le voile à l’enfant. « Il me disait qu’il préférait mourir plutôt que de la laisser aller tête nue à l’école. Qu’il faudrait quitter la France lorsqu’elle aurait cinq ans. Il parlait d’aller au Yémen », assure-t-elle. C’est elle qui finira par partir avec sa fille : « Elle m’a sauvée. »

C’est d’ailleurs la question des enfants qui cristallise les peurs de ces femmes. Surtout après l’enlèvement en 2013 de la petite Assia par son père, radicalisé, alors que celui-ci avait la garde de l’enfant ; elle sera récupérée en Turquie un an plus tard, près de la frontière syrienne. Contactée par téléphone, la mère d’un autre enfant retenu à l’étranger n’a pas souhaité s’exprimer, craignant les représailles du père parti rejoindre les fondamentalistes. Quant à Océane, elle est révoltée contre la justice française. Le juge a accordé un droit de visite au père. « Malgré les photos de ma fille voilée et des textos me disant de lui montrer des vidéos violentes. » Le juge a mis cela sur le compte de la liberté de conscience. « Mon avocat est consterné. » Elle dit risquer de voir sa fille placée car elle refuse de la laisser à son ex-ompagnon pour le week-end. « L’enfant a une interdiction de sortie de territoire, mais il peut prendre la voiture, faire un faux passeport. Je ne veux pas que ma fille se retrouve en Syrie ou au Yémen. »

« Il m’a dit qu’il allait l’enlever pour qu’elle ne soit pas élevée par une mécréante »(…)

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