Comment les Mormons s’implantent en France

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Les fidèles français de la plus américaine des religions auront bientôt leur premier temple, près de Versailles.

Le projet de temple mormon du Chesnay (Capture d'écran du site)

Le projet de temple mormon du Chesnay (Capture d’écran du site)

(Article publié dans « le Nouvel Observateur » du 1er novembre 2011)

Sous un immense tableau hyperréaliste où Jésus-Christ tend la main à un enfant, les mormons se saluent d’une poignée de main, s’embrassent. Ils sont endimanchés comme dans la série des années 1960 « Peyton Place » : les hommes en costume sombre et cravate, les femmes en talons et jupe, jamais plus haute que le genou. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, mais à la paroisse mormone de Torcy, en Seine-et-Marne. La plus américaine des religions, incarnée par Mitt Romney, candidat républicain battu par Barack Obama lors de la dernière présidentielle et fondée en 1830 par Joseph Smith dans l’Etat de New York, a bel et bien pris en France depuis que le premier missionnaire, William Howells, a débarqué au Havre en 1849.

L’Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours – son appellation officielle – compte 36.000 baptisés dans notre pays, dont la moitié seraient vraiment pratiquants. 110 paroisses sont fréquentées par des familles modèles, nombreuses, toujours conviviales et gaies, actives dans leur communauté. Une caricature de la middle class américaine… Plus que la liturgie elle-même, c’est certainement ce mode de vie vintage et communautaire qui séduit les nouvelles ouailles françaises. Il y a deux ans, les mormons ont annoncé leur intention de construire leur tout premier temple en France métropolitaine, lieu de culte suprême, au Chesnay, près de Versailles. Les bénévoles, qui font du porte-à-porte, par deux, durant deux ans, quadrillent le territoire. « Ce n’est pas la théologie qui attire, mais la simplicité du langage des missionnaires », explique Alain Gillette, auteur des « Mormons. De la théocratie à internet » (Desclée de Brouwer).

Mariage scellés pour l’éternité

Lorsque Marie (*), 50 ans, acheteuse internationale dans l’industrie, était enfant, ils ont convaincu sa mère, catholique, de les rejoindre. Jeune femme, Marie prend ses distances. Jusqu’à ce qu’elle « tombe » de nouveau sur des missionnaires. « J’étais heureuse de les voir, c’est comme si je les attendais. Je me souviens de leur sourire. Je leur ai donné ma carte, et ils m’ont rappelée » , se souvient-elle avec enthousiasme, en ouvrant grand ses yeux bleus translucides. Son époux s’est aussi converti à cette Eglise, condition sine qua non pour « fonder une famille éternelle ». Chez les mormons, les unions sont scellées pour l’éternité lors d’une cérémonie au temple. Plus on peuple la Terre, plus on prépare le royaume de Dieu. Ensemble, ils ont eu quatre enfants. « Tous les matins, on se lève une heure avant l’école pour étudier les textes et, le soir, on lit les Ecritures en famille, après le dîner », raconte-t-elle.

Conférence mormonne à Salt Lake City, le 6 avril 2013

Le mormonisme, ce sont aussi des règles strictes, à observer au quotidien. Interdiction de consommer thé, caféine, alcool ou tabac. Obligation, à l’intérieur d’un temple, de porter des sous- vêtements « spéciaux », de longs justaucorps blancs, tout sauf affriolants, qui constituent une « protection spirituelle ». Les fidèles savent que leurs pratiques, telle la conservation de registres d’état civil en vue de baptêmes post- mortem, intriguent. Leurs moyens financiers, bien supérieurs à ceux d’autres cultes, attirent aussi l’attention. Ils ont pu débourser sans peine 20 millions d’euros pour acheter le site du futur temple grâce à la dîme (les croyants versent 10% de leur salaire à l’Eglise).

Ils déminent les critiques grâce à des pros de la com, à la stratégie bien rodée. Dominique Calmels, directeur d’un cabinet de conseil et militant au Medef, joue les attachés presse pour l’Eglise. Il ne compte plus les heures passées, avec son épouse, à recevoir des journalistes, à se rendre sur les plateaux télé, à répéter inlassablement qu’une copie de chaque registre d’état civil microfilmé est donnée à l’Etat. Les mormons ont aussi leurs blogueurs marrants : Jean, 17 ans, membre de la paroisse de Toulouse, et Floriane, 24 ans, qui fréquente celle de Vitrolles. Ils se mettent gentiment en boîte sur un site de dessins humoristiques, « Le petit mormon illustré » : « Comment reconnaît-on un mormon ? Il porte une jupe de grand-mère et boit du coca sans caféine. »

 « On n’est pas censé boire »

« Un luxe de supports de communication, mais pas de transparence », note Alain Gillette. Aucune chance pour un non-mormon d’assister aux cérémonies célébrées dans un temple. Difficile d’entendre, de la bouche des croyants, autre chose que le discours officiel. Ils ne parlent pas d’interdits, mais de choix. « On n’est pas censé boire ni fumer, mais ce n’est pas non plus une obligation. C’est le libre arbitre », assure Samantha, lycéenne de 17 ans en col claudine, d’origine ivoirienne. Elle a été baptisée à 1 an. Se marier pour l’éternité ? C’est le « libre arbitre ». Avoir beaucoup d’enfants ? Le « libre arbitre ». Seuls les hommes sont prêtres et peuvent grimper dans la hiérarchie. Pour justifier cette différence de traitement, les mormons des deux sexes dégainent cette formule toute faite : « Hommes et femmes sont complémentaires. Leurs psychologies sont différentes. » Enfouie dans un large pull beige, Jane est persuadée, à 15 ans, que porter une tenue « pudique » évite les « attouchements des hommes ». Elle tient bon face à ses camarades de classe qui « font exprès » de lui proposer des cigarettes.

Comme dans tous les pays où le culte a été exporté, les semaines se déroulent sur le même modèle. « Les mormons vivent tout le temps en communauté, que ce soit celle de la famille ou des autres fidèles », remarque Alain Gillette. Outre la réunion de la Sainte-Scène le dimanche, où l’on partage pain sec et eau, les activités de groupe se déclinent pour tous les âges. A la paroisse de Torcy, une jeune femme en longue robe grise chante « Si je me sens faible et abandonné » dans les aigus, avec des petits d’à peine 5 ans, en leur montrant une image de Jésus-Christ. Il y a aussi les cours où l’on étudie les textes sacrés, les ateliers de cuisine et de sport pour les ados, les oeuvres de bienfaisance, les « appels » (tâches que l’on doit exécuter pour l’Eglise)…

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