Devenir voyante en deux heures

La Presse

Notre journaliste s’est fait embaucher comme voyante avec une facilité déconcertante: un courriel et une entrevue éclair réalisée au téléphone. Le lendemain, elle prédisait l’avenir. Ses consultations ont vite pris les allures d’un courrier du coeur. Environ 90% des appels touchaient l’amour, 10% l’argent. Incursion dans un monde trouble.

Je ne connais rien au tarot, à la numérologie et aux autres outils de prédiction. J’ai donc décidé de suivre un cours de tarot avant de m’inventer un passé de voyante. Je suis allée sur l’internet et j’ai déniché une voyante. Le rendez-vous a été pris en deux minutes. Une petite maison à deux étages en banlieue de Montréal, une odeur de tabac refroidi qui flotte dans l’air, une dame à la cinquantaine généreuse. Elle s’appelle Murielle et c’est une experte du tarot divinatoire.

Elle étale ses cartes sur la table. Je dois les mélanger dans le sens des aiguilles d’une montre. J’en pige 12. Elle les met une à côté de l’autre. Elle tourne la première carte: le bateleur. «Tu dois avoir des problèmes de santé avec ton côté gauche», me dit-elle. Je viens de me faire opérer l’épaule droite. Elle tourne une deuxième carte. «Je ne vois aucun voyage à l’horizon, la carte de l’impératrice est inversée.» Je planifie un voyage en Syrie. Et une troisième: la papesse, la tête en bas. Pas bon, ça, la tête en bas. «C’est ton côté intérieur, tu dois avoir de la misère à digérer.» J’ai un estomac d’acier. «Ton soleil aussi est inversé. On voit bien que tu n’as pas de travail.» Murielle tourne toutes les cartes et réfléchit, les yeux mi-clos.

– Il faut ramasser son énergie quand on fait du tarot, explique-t-elle.

– D’où vient cette énergie?

– Je suis connectée avec la source.

– La source?

– Elle est dans l’univers. Nos âmes se connectent et je reçois les réponses. Là.

– Là? Elle lève les yeux au plafond pour me montrer où se trouve le «là». Elle fait aussi des consultations par téléphone. «Je me connecte au client. Je pige, mais c’est comme si c’était lui qui pigeait.» Et jusqu’où peut-elle prédire l’avenir? «On voit environ un an, pas plus. Plus c’est loin, moins c’est précis. Mes prédictions sont bonnes à 85%.» Murielle exige 1$ la minute. Le cours a duré 90 minutes.

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L’embauche. Facile, trop facile. Un courriel envoyé un vendredi vers 18 h à mediumquebec.com. Un court paragraphe où je m’invente un passé de voyante et explique que je veux travailler pour eux parce que «j’aime beaucoup» leur site internet. Mon adresse courriel: nicolevoyance04 «Nicole. Que le soleil illumine votre vie.»

Le lundi suivant, 10 h, Laura de Médium Québec m’appelle et me pose quelques questions. Je lui explique qu’un don de voyance court dans ma famille, que j’ai fait du tarot pendant 15 ans et que j’ai arrêté parce qu’il fallait que je m’occupe de ma mère. Laura me demande de lui tirer les cartes. Je n’ai pas mon tarot sur moi. On prend un rendez-vous téléphonique: demain, 10 h.

Avant d’appeler Laura, je choisis cinq cartes de tarot et je prépare quelques prédictions, des généralités. Je lui «prédis» son avenir en moins de 10 minutes. Elle aime. Je suis embauchée sur-le-champ. Elle ne me demande pas mon adresse ni mon numéro d’assurance sociale et elle n’exige aucune référence. Elle se contente d’un nom, Nicole Ouimet, et d’un numéro de cellulaire. Je lui envoie une photo et un résumé de ma carrière de voyante. Le lendemain, je suis en ligne et je prédis l’avenir.

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Trente-trois voyants travaillent pour Médium Québec. La société appartient à Alain Grillo. Il a réagi à l’enquête de La Presse par courriel. Voici l’essentiel de sa réponse:

«Il va cependant de soi que les administrateurs de la plateforme [Médium Québec] ne sont pas eux-mêmes des voyants, et qu’ils ne peuvent évaluer le degré de compétence du candidat. Nous n’avons reçu aucune plainte à votre endroit, de la part des clients qui vous ont contacté(e). Ils semblent donc avoir été satisfaits. À leur écoute, nous constatons que vous avez donné beaucoup de conseils, de soutien d’ordre psychologique, et c’est ce que vos clients semblaient rechercher. […] Nous allons donc tous les contacter pour les informer que la voyante Nicole était en fait Michèle Ouimet, journaliste à La Presse, et les rembourser* pour la totalité des frais qu’ils ont engagés.»

La Presse n’a pas pu vérifier si Médium Québec a remboursé les clients.

Source : http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/michele-ouimet/201304/18/01-4642053-devenir-voyante-en-deux-heures.php