E.U. : Quitter l’Église de la haine

Megan (à gauche) et Grace Phelps-Roper ont grandi... (Photo : Marco Campanozzi, La Presse)

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Megan (à gauche) et Grace Phelps-Roper ont grandi avec leurs neuf frères et soeurs au sein d’une communauté sectaire d’environ 70 personnes animée par une interprétation radicale de la Bible.

PHOTO : MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Ma Presse

MARIE BERNIER
La Presse

Megan et Grace Phelps-Roper ont fui l’Église baptiste Westboro du Kansas, fondée par leur grand-père et mondialement connue pour ses positions homophobes et ses manifestations dans le cadre de funérailles de soldats. Elles ont passé près d’un mois à Montréal pour tenter de tourner la page.

Jusqu’en novembre 2012, le monde de Megan, 27 ans, et Grace, 21 ans, se limitait à quelques pâtés de maisons à Topeka, capitale du Kansas. Les deux soeurs ont fréquenté l’école publique, envoyaient des messages texte sur leur cellulaire et écoutaient de la musique pop. Mais le soir et les fins de semaine, elles se saisissaient de pancartes aux slogans tels que God hates fags(Dieu hait les gais) et 2 gay rights: AIDS and hell (Les deux droits des gais: le sida et l’enfer). Direction: les funérailles de soldats morts au combat.

Petites-filles du pasteur Fred Phelps, Megan et Grace ont grandi avec leurs neuf frères et soeurs au sein de l’Église baptiste Westboro, communauté sectaire d’environ 70 personnes animée par une interprétation radicale de la Bible. Selon la doctrine Westboro, la mort de soldats est le résultat de la vengeance divine contre une Amérique qui est dépravée, car elle est tolérante envers l’homosexualité. Les funérailles sont donc l’occasion de célébrer l’accomplissement de la volonté de Dieu.

Les images montrant les manifestants euphoriques devant les personnes endeuillées ont fait le tour du monde. «Nous croyions bien faire», se rappelle Megan, qui n’a plus aucun contact avec sa famille. «En incitant les gens à obéir à Dieu, nous voulions leur éviter l’enfer. Nous causions de la douleur, mais bien peu comparativement à ce qu’ils risquaient plus tard.»

Arrivées à Montréal le 7 octobre, les soeurs Phelps-Roper se sont livrées à un curieux voyage d’immersion. Elles ont habité chez des familles juives, rencontré des survivants de l’Holocauste et fait du bénévolat pour Le Mood, festival pour la jeunesse juive qui s’est tenu dimanche. Ce premier séjour à l’extérieur des États-Unis leur a aussi permis de jouer les touristes, sur le mont Royal, au marché Atwater…

Dynamique et éloquente, Megan était l’une des voix les plus fortes de l’Église baptiste Westboro, qu’elle défendait farouchement sur les plateaux de télévision et sur Twitter.

C’est d’ailleurs sur le réseau social qu’elle fait connaissance en 2009 avec David Abitbol, blogueur juif originaire de Montréal. Ce dernier s’est entêté à débattre avec elle de la rhétorique du clan, alors que les manifestations visent aussi désormais les concerts et les synagogues. «Ce n’était pas pour changer leur avis, car honnêtement, je ne pensais pas que c’était possible», se remémore M. Abitbol. Pourtant, Megan affirmera qu’il a été le premier à ébranler ses convictions.

Au fil des ans, les points d’interrogation s’accumulent chez la virulente porte-parole. En secret, elle partage ses doutes avec sa soeur Grace. «Dans l’Église, c’est noir ou blanc, bon ou mauvais, notre vision ou le péché, tout ou rien. Si on n’adhère pas à un aspect, on n’a plus sa place.» Toutes deux cessent discrètement de brandir les pancartes réclamant la peine capitale pour les homosexuels.

«Nous avions si peur»

Les soeurs ont aussi laissé entendre que tout ne tournait pas rond au sein de l’Église. «Certaines personnes n’étaient pas bien traitées, raconte Megan. Rien d’illégal ou de violent, mais des gens que nous aimons énormément sont devenus victimes de ce que nous considérons comme de la cruauté.»

Jusque-là, l’avenir de Megan et de Grace était tout tracé. Une vie à défendre leur petite communauté, un emploi dans le cabinet d’avocats familial, des milliers de manifestations, un nombre incalculable de pancartes. Mais en novembre dernier, elles ont claqué la porte. «Une fois que nous avions retiré nos oeillères, il était impossible de les remettre», affirme Megan.

Les soeurs Phelps-Roper ont trouvé refuge chez d’anciens membres de l’Église. Au cours de la dernière décennie, ils sont une vingtaine à avoir déserté. «Nous pensions que nous irions en enfer, nous avions si peur», raconte Grace.

Le plus difficile est cependant de vivre sans leur famille, qui refuse désormais toute communication avec elles. «Notre famille nous considère comme les pires personnes, dit Megan, car nous avions la vérité et nous l’avons rejetée.» Leur mère a déjà déclaré que «l’éternité était trop longue et l’enfer, trop brûlant» pour qu’elle se soucie de ses enfants déserteurs.

«Les gens croient que nos parents sont des monstres, mais ils sont très humains, soutient Megan. Seulement, ils ont été élevés pour s’opposer au monde entier.» Laissant couler leurs larmes, les soeurs disent espérer que leur famille les rejoigne un jour.

Une nouvelle croisade

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