Fin du monde à Bugarach : « Apocalypse non »

300 journalistes, autant de gendarmes, quelques centaines de curieux… Devant le tableau d’une époque si futile, hier à Bugarach, on en serait presque arrivé à espérer la fin du monde. Il n’y a pas eu de fin. Pas de vortex qui s’ouvre ni d’alien endormi qui se réveille sous le pic de Bugarach.

Il n’y a pas eu de fin du monde mais des signes des temps : le principe de précaution poussé à son absurde paroxysme, le règne du buzz médiatique et la recherche de l’éphémère célébrité que procure internet.

Bugarach aura au moins eu ceci de fascinant qu’on a vu s’y déployer un dispositif de sécurité et de secours réutilisable lors du prochain plan Orsec. Gendarmes partout, pompiers, secouristes en attente d’on ne sait pas trop quoi et réduits à l’inactivité totale m’enfin on ne sait jamais… N’en aurait-on pas un peu trop fait, compte tenu du peu d’illuminés ou de clients à l’ascension du pic (lire par ailleurs) ? Le préfet de l’Aude, Éric Freysselinard réfute : « Non, on n’en a pas trop fait. Justement, le dispositif mis en place a permis de dissuader les gens de venir. » Démonstration improuvable.

Résultat, cette construction de toutes pièces d’un danger potentiel sur lequel s’est cristallisé un pur fantasme issu d’une hypothétique interprétation d’une encore plus hypothétique prédiction maya (ce qui fait 1. beaucoup d’aléas ; 2. une bien longue phrase) a fatalement attiré les médias du monde entier, toujours excités à l’idée de buzzer. 300 journalistes de 18 pays qui s’auto-filment.

Certes, il y a bien eu quelques joueurs décidés à défier la toile d’araignée tissée par les gendarmes. Vite refoulés. Luc et Alex, un père et son fils venus de Brignoles, dans le Var, pour poster un petit film de leur expédition sur le net ne se sont pas fait serrer. Mais ils ont rebroussé chemin, tout crottés, sans tenter le diable d’une ascension dangereuse. « On est passés par le col de Saint-Louis, le GR 36, puis dans les arbres mais on est redescendus, c’était trop glissant », explique le père.

Du coup, au village dont l’accès a été limité à un seul sens de circulation à partir de 15 h 30, les télés et radios tournaient en rond, à l’affût du moindre hurluberlu à portée de micro-caméra.

Las ! Point de tordu à l’horizon, sinon peut-être celui qui a le mieux réussi son coup : Sylvain Durif, « christ cosmique » autoproclamé répandant ses balivernes sur toutes les ondes : « Je suis l’homme vert, l’enseignant de Jésus, le messager de Dieu. » Frappé de la lumière divine un jour qu’il faisait nuit, il dit alors avoir senti tous ses chakras s’ouvrir et ressenti la puissance de « 10 000 orgasmes d’un seul coup ». Les gonades ainsi dégoupillées, son souffle aurait alors projeté les cinquante personnes alentour à des centaines de mètres à la ronde.

Au reste, outre les 500 curieux venus contempler le néant, quelques-uns ont profité de l’occasion pour se faire un petit coup de pub ou faire un sketch. On a ainsi vu défiler pêle-mêle le 2 CV club 66 emmené par le Diable (Sébastien) et la Mort (Daniel) venus « recueillir des âmes perdues avant la fin du monde », le conseiller général Jacques Hortala faire l’article de son canton, les gars de la Bulle de Limoux offrir une coupe aux journalistes dans l’espoir qu’on parle d’eux, deux chanteurs de Perpignan distribuant leur disque, Dark Vador, les moutons de la Confédération paysanne, une jeune femme moulée dans une robe de soirée violette dansant de façon suggestive sur les murets du village, le président de la mission contre les sectes, Georges Fenech en pleine retape pour son bouquin, et un paramilitaire serbe qu’on appellera Jean-Michel expliquant doctement face aux caméras que « selon

[ses] informations l’extraterrestre qui dort sous le pic a décidé ne démarrera finalement pas sa soucoupe volante parce qu’il préfère dormir ». Bref, avec un tel panel de survivants potentiels, il fallait sans doute préférer mourir et quitter Bugarach fissa.


Le chiffre : 303 journalistes>de 19 pays. Le phénomène Bugarach aura surtout mobilisé les médias. 303 journalistes accrédités de 84 médias venus de 19 pays – Turquie, Espagne, Japon, Portugal, Norvège, Autriche, Royaume-Uni, Italie, Espagne, Israël, Belgique, Chine, Danemark, Russie, Pays-Bas, Allemagne, Brésil, Russie, France – pour se filmer entre eux.


Le bon coup de la Conf’ 300 journalistes de 84 médias du monde entier, pareille aubaine médiatique ne se présente pas tous les quatre matins. La Confédération paysanne l’a saisie dès hier matin en manifestant contre le projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes. « Des moutons, pas des avions », ont scandé les manifestants derrière le troupeau défilant dans le village. Quel rapport avec Bugarach ? Le projet de ferme éoliennes souhaité par le maire du village et retoqué par la justice qui amputerait encore le département de terres agricoles. « Nous sommes là pour dire non aux grands projets inutiles comme les aéroports, ou les golfs, dans l’Aude. Il faut sacraliser les terres agricoles qui disparaissent en France au rythme d’un département par an », appuie Michel David, de la Conf’.

source : LA DEPECHE.fr Jean-Louis Dubois-Chabert envoyé spatial