Florence a vécu vingt ans l’enfer de la secte du Mandarom

CETTE ravissante jeune femme de trente-deux ans, vêtue avec élégance, est rescapée de l’enfer. Mais rien, dans ses gestes amples, sa voix posée et son regard franc, ne trahit ses vingt années de cauchemar au sein du Mandarom. Florence Roncaglia a débarqué dans la secte à l’âge de neuf ans, en suivant sa maman. Elle en est sortie il y a quatre ans. « La naissance de mon fils m’a ouvert les yeux. »

« Quand j’étais petite, nous vivions à Istre. Mon père était gendarme et ma mère femme au foyer. Elle a commencé par faire un peu de spiritisme, puis elle a pris des cours de yoga au Centre international de yoga et de méditation. Son prof était adepte du Mandarom. Il l’a invitée à un séminaire de fin d’année où devait se rendre un saint revenu d’Inde. Elle m’y a emmenée. La rencontre se tenait au Mandarom, à Castellane. Le saint était quelqu’un d’inaccessible. Ses serviteurs avaient le crâne rasé et portaient de longues robes oranges. Ils nous ont expliqué que les cheveux coupés étaient un acte de renonciation. Ils étaient végétariens « par hygiène de vie ». Nous avions amené des pique-niques. Je me souviens que nous étions gênées de manger de la viande. Ils jouent beaucoup sur la culpabilité. »Ensuite nous sommes revenues à la vie normale. Ma mère était de plus en plus disciplinée à cet enseignement. La secte lui a donné très vite des responsabilités. En deux séminaires, elle est devenue prêtresse « externe ». Elle était chargée de créer « un pôle de lumière » dans la ville pour recruter de nouveaux adeptes. Tous les prêtres « externes » ont cette fonction. Elle donnait des cours de yoga alors qu’elle n’a jamais été formée pour ça. Nous devions nous lever à 4 heures du matin pour prier. Nous passions notre temps à prier, d’ailleurs, et à manger des pâtes et du riz. Elle s’absentait très souvent pour se rendre au Mandarom. Il fallait être présents « là-haut » où se tramait la « guerre céleste et terrestre ».

« Mon père a tenu quatre ans, en se réfugiant dans sa vie de gendarme. Il est parti quand j’avais treize-quatorze ans. Ma séur aînée s’est sauvée également. Moi, j’étais la petite fille sage, proche de sa mère. La situation s’est dégradée à ce moment-là. Ma mère prononçait des rituels contre mon père, devenu une force de l’ombre. Gilbert Bourdin nous avait prévenues que nous allions avoir des problèmes avec nos proches, car « nous avions les clefs et l’ouverture d’esprit qu’ils n’avaient pas ».

« A cette époque, j’allais à l’école publique mais je manquais beaucoup la classe. Il y avait toujours des événements qui nous ramenaient « là-haut ». Au Mandarom, les enfants suivaient un ordre initiatique. Nous étions des « pages », puis des « écuyers » du premier et du deuxième degré. L’endoctrinement passait par des jeux et la lecture de bandes dessinées sur les divinités. On nous disait qu’il n’y avait pas que les biens matériels, qu’il fallait éviter la guerre et faire le bien. On nous parlait d’amour universel. Un enfant est très sensible à ce genre de discours. Il se pose des questions sur le sens de la vie.

« On nous apprenait toutes les religions. On nous disait que le gourou du Mandarom était au-dessus de toutes ces religions, qu’il n’y avait pas de dualité, que Bourdin était au-dessus du bien et du mal. Au bout d’un moment, en effet, je ne savais plus où était le bien et le mal. J’aurai pu tuer mon père à cette époque.

« Gilbert Bourdin prenait des jeunes femmes à son service. Quand il m’a fait monter dans sa chambre, j’avais quatorze ans. Il m’a expliqué que nous étions ses serviteuses, les élues de Dieu. Ensuite, il m’a dit que j’étais la seule à pouvoir comprendre, car les autres avaient une éducation limitée. Et il m’a violée, à plusieurs reprises, jusqu’à mes dix-huit ans. Ma mère m’a jetée dans ses bras.

« A ma majorité, mon état s’est sérieusement dégradé. Je ne mangeais plus rien, j’avais des diarrhées et des édèmes énormes aux jambes. J’étais maigre comme un clou et je n’avais plus aucune force. J’étais soignée à l’homéopathie. Le jour de mes dix-huit ans, ma séur est venue m’apporter un cadeau. Elle avait le genoux dans le plâtre mais elle a quand même monté les escaliers pour me le donner. Ma mère n’a pas voulu la laisser entrer. Elle refusait que j’accepte ce cadeau, comme ceux que mon père m’envoyait régulièrement. Et moi, je voulais à tout prix les garder.

« Ma mère a commencé à dire que j’étais possédée par les « limuriens ». Son rejet et mon corps qui exprimait ma souffrance m’ont poussée à me décider à partir. Surtout, mon père et ma soeur, qui ont toujours gardé contact avec moi, me liaient encore à l’extérieur. J’ai téléphoné à mon père et je lui ai dit que j’allais mourir. Il est venu me chercher. »

Il faudra dix ans de plus pour que Florence rompe définitivement avec la secte et porte plainte pour viol contre Gilbert Bourdin. Quatre autres femmes adeptes du Mandarom ont poursuivi le gourou pour les même crimes. L’action en justice s’est éteinte avec la mort de l’accusé.

Propos recueillis par A. C.

Source : http://www.humanite.fr/node/316894