Focus sur… L’emprise sectaire

Interview du Dr Olivier Duretete, psychiatreLogo IFAC page de présentation

Nous remercions le Dr olivier DURETETE, psychiatre au Centre hospitalier de Saint-Nazaire qui a répondu très aimablement à nos questions au sujet de l’emprise sectaire.

L’interview

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la question de l’emprise sectaire et plus particulièrement au ex-adeptes de secte ?

O.D. :

Mon intérêt pour ce sujet remonte à la fin de la décennie 90, période marquée par d’importantes évolutions en France concernant les dérives sectaires : témoignages de victimes facilités, publications de travaux théoriques, importantes enquêtes parlementaires, mise en place d’un dispositif structuré de veille (la MILS, depuis relayée par la MIVILUDES), évolution de l’arsenal législatif (Loi About-Picard)… Ces éléments éclairaient, d’une façon nouvelle, ce phénomène de grande ampleur et en net développement .
A cette époque, quelques situations cliniques interrogeant une dimension transaddictive de la dépendance sectaire m’avait amené à investiguer plus particulièrement les enjeux de ce type d’engagement. Je constatais que bien qu’il soit rare qu’une personne consulte pour le motif de dommages liés à une adhésion sectaire, ce type d’expérience passée se révélait plus fréquent qu’il n’y paraissait dans diverses trajectoires de vie, en lien avec divers troubles psychopathologiques.  Compte tenu des messages idéologiques véhiculés par ces groupes, de la mise en œuvre de diverses stratégies de rupture, il est très difficile pour un adepte de secte de franchir la porte d’un espace de soins, cela devient parfois possible dans l’après-coup. Les interventions sont surtout sollicitées par l’entourage socio-familial inquiet des conséquences de l’engagement d’un proche.

Comment définiriez-vous l’addiction aux sectes ? Et d’ailleurs peut-on parler d’addiction à une secte  ?

O.D. :

Répondre à cette question demande de disposer au préalable d’une définition partagée de ce qu’est une secte. Cette démarche nous confronte d’emblée aux risques de stigmatisation, de confusions, dont profitent d’ailleurs certaines sectes (notamment par son acception religieuse). La MIVILUDES a préféré établir une liste de critères afin de cerner leurs caractéristiques. Ainsi, différents domaines sont analysés : conséquences financières et légales par exemple, mais surtout conséquences psychopathologiques pour les adeptes.
La difficulté de pouvoir établir une définition de l’objet de cette dépendance – articulée autour d’un groupe, d’un gourou, d’une idéologie en construction permanente – témoigne du fort pouvoir de mutation qui caractérise les sectes contemporaines. D’autre part, de multiples facteurs de dérive relationnelle et organisationnelle définissent un continuum entre un groupe social à l’identité forte et une secte, elle-même plus ou moins coercitive. Une approche dimensionnelle plutôt que catégorielle du phénomène sectaire permet ainsi de le repérer au sein de multiples institutions et groupes sociaux. La dérive sectaire s’inscrit ainsi dans un double mouvement d’exclusion / expansion dans une société à laquelle elle reste profondément liée.
Les anciens adeptes évoquent avec une grande régularité des processus de l’ordre de l’emprise et de l’escroquerie débordant le cadre financier, atteignant l’intégrité physique et psychique. Toutefois, la perversion narcissique à l’œuvre dans la relation gourou-adepte ne nous semble pas toujours suffisante pour condenser à elle seule les motifs de l’engagement d’un adepte dans une secte. A l’indispensable reconnaissance victimaire chez ces sujets de ces effets de perversion, il nous semble utile d’associer une autre dimension psychopathologique pour comprendre certaines trajectoires singulières d’adeptes, et adapter nos réponses thérapeutiques : le concept d’Addiction.

Quelles similitudes et/ou différences peut-on noter par rapport à d’autres addictions ?

O.D. :

Précédemment, J.M. ABGRALL avait appliqué à la dépendance sectaire les critères du trouble addictif établis en 1990 par A. Goodman, sans validation d’un point de vue scientifique. Derrière la diversité apparente de ces groupes, la littérature a révélé des pratiques manifestement problématiques pour la santé des adeptes et des lignes de force communes dans la mécanique de l’adhésion des sujets, du maintien d’une forme d’asservissement par une dépendance ainsi créée.
Le concept d’Addiction conjugue les notions de perte de contrôle et de conséquences psycho-sociales négatives, régulièrement repérées depuis les premières études de cas et témoignages d’ex-adeptes. Par ailleurs, la notion de continuum du normal au pathologique dans le recours à certains comportements potentiellement toxiques et ayant un pouvoir de réorganisation psychique, couramment utilisée dans le champ des addictions, apparaît ici comme une gradation qui peut rendre compte de la pluralité des relations et modes d’engagement au sein des groupes sectaires, avec une morbidité variable selon les groupes, les profils individuels… Même rythme de la temporalité, même expression d’un besoin compulsif à satisfaire, même objet prenant progressivement une place centrale dans la vie psychique des sujets, intensité des sensations décrites… Autant d’éléments cliniques du discours de  certains (ex-)adeptes relatant leurs parcours  qui interrogent à leur façon le concept d’Addiction, mais les données restent aujourd’hui trop éparses pour définir scientifiquement cette problématique de façon suffisamment homogène.
La thématique « d’accroche » sectaire initiale – Bien-être et Santé les plus fréquentes actuellement –  se verra reléguée à l’arrière plan dans la dynamique d’adhésion à l’œuvre qui s’autonomise progressivement. En écho à la formule de C. Olievenstein à propos des toxicomanies, nous considérons que l’inscription sectaire sera le résultat d’une conjonction complexe entre un parcours individuel, une rencontre, et un moment socioculturel. Enfin, on ne peut que souligner la régularité des manœuvres de recrutement auprès de populations ciblées par leur(s) dépendance(s) antérieure(s).
La dynamique de la dépendance sectaire constitue un modèle étiopathogénique plurifactoriel, qu’il convient d’intégrer dans sa diversité, étendant le concept d’Addiction sans y être totalement réductible. La situation des adeptes de sectes nous renvoie, pour un certain nombre d’entre eux, à une authentique dépendance à long terme.

De façon plus spécifique, on note dans les conséquences de ce type de dépendance la fréquence des situations de ruine financière, ainsi que la grande régularité des vécus psychotraumatiques.

Quels sont vos principaux axes de recherches dans cette thématique ?

O.D. :

Malgré l’ampleur du phénomène, les données scientifiques restent rares pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il est difficile de rencontrer des adeptes et dans une moindre mesure des ex-adeptes. D’un point de vue éthique ensuite, les investigations de terrain présentent le risque de favoriser la pérennisation d’une conduite potentiellement problématique pour l’individu (expériences tentées par quelques psychosociologues). Par ailleurs, nos outils scientifiques se prêtent mal aux reconstructions a posteriori, alors que les situations d’évaluations possibles, et plus particulièrement dans notre projet, concernent des sujets ayant quitté ce type de groupe plusieurs mois ou années auparavant. Enfin, la définition de  « l’objet » de l’étude n’est pas sans poser question : diversité des groupes (taille, organisation, idéologie…), diversité des implications des adeptes (selon l’âge, l’ancienneté d’adhésion, la place hiérarchique…). En conséquence, pour un adepte, la marge de jeu de l’appareil psychique varie d’un individu à l’autre, d’un groupe à l’autre, selon tout un ensemble de facteurs pressentis : place occupée dans le groupe, proximité avec le gourou par exemple.
Bien que la dynamique d’adhésion sectaire aboutisse à une restriction d’autonomie des adeptes, nous supposons qu’il existe des ressources mobilisables par ceux-ci pour sortir de ce type de groupe, et que le recours à ces ressources est modulé par certains critères repérables.  En ce sens, notre projet de recherche préliminaire vise comme objectif principal à décrire les caractéristiques socio-démographiques, les événements de vie, les morbidités psychiatriques et addictives et la personnalité des ex-adeptes à travers un entretien semi-directif standardisé rassemblant des critères internes à l’individu et des critères du groupe d’appartenance. Mieux comprendre la dynamique sectaire, évaluer l’acceptabilité de notre démarche auprès d’ex-adeptes constituent deux objectifs secondaires de ce projet.

28 septembre 2012

Source : http://www.crje.fr/focus_9_o_duretete.html