Inde : sur les bords du Gange, le plus grand rassemblement au monde

Le Point.fr – Publié le 10/02/2013 à 18:39 – Modifié le 11/02/2013 à 08:28

La Maha Kumbh Mela se déroule tous les douze ans dans la ville d’Allahabad. Dimanche, elle accueillait 30 millions de saints, gourous ou simples fidèles.

Une femme fait ses ablutions au Sangam, confluent des trois fleuves sacrés : le Gange, la Yamuna et la mythique Saraswati.Une femme fait ses ablutions au Sangam, confluent des trois fleuves sacrés : le Gange, la Yamuna et la mythique Saraswati. © V. Dougnac

Au coeur de la nuit, assis sous une tente saturée de fumée, deux cents hommes quasi nus psalmodient le nom du dieu Shiva. Portant un cache-sexe et la tête rasée, ils achèvent les épreuves initiatiques qui, l’aube venue, les feront renaître en Naga, les grands ascètes de l’hindouisme. Grisés par des shiloms gorgés de haschisch, transcendés par leur dieu, ces novices renoncent à la vie matérielle et à l’artifice ultime des vêtements. Demain, après le bain sacré dans le fleuve, ils couvriront leur corps nu de cendres grises, en signe de leur détachement.

Les novices qui s’apprêtent à devenir des Naga (ascètes nus) sont initiés lors d’une cérémonie qui dure un jour et une nuit.

Un Naga sâdhu, les ascètes nus emblématiques de la Kumbh Mela. Baba Delam Demgopal, 38 ans, est devenu un Naga à l’âge de 13 ans.

Depuis qu’il est naga, Sri Digamber Iswar Giri, 60 ans, n’a jamais rien porté sur son corps, ne serait-ce qu’un bracelet.

« Pour être naga, il faut savoir tuer son ego, résume le baba (homme saint) Satyam Giri. Quand l’ego est mort, la joie est là. » Les renonçants font osciller leur buste au rythme lancinant des chants, abandonnant leur vie de commerçant, de fermier ou de père de famille. Sous la surveillance des gourous, le rituel s’inscrit dans un temps et un espace sacrés. Car à l’extérieur de leur tente scintille une ville gigantesque et éphémère à la clameur intense, grouillante de pèlerins et de prêtres, sâdhus, baba et gourous, reconnaissables à leurs drapés de couleur safran. Les berges sablonneuses d’Allahabad, en Uttar Pradesh, bénies par les eaux divines du Gange, de la Yamuna et de la mythique Saraswati, célèbrent ainsi durant 55 jours la Maha Kumbh Mela, la fête suprême du calendrier hindou qui a lieu tous les douze ans. Avec près de 100 millions de visiteurs escomptés, Allahabad est le théâtre du plus grand rassemblement humain de la planète.

« Je me sens en paix », commente, rayonnante, Bairagan Bai, qui, à 71 ans, est venue des campagnes pour accomplir le bain purificateur. Selon les textes religieux des Veda, des gouttes du nectar d’immortalité seraient tombées sur les fleuves traversant quatre villes, qui accueillent alternativement la Kumbh Mela. Allahabad est ainsi désignée depuis la nouvelle lune du 14 janvier. Et dès leur arrivée, les pèlerins se pressent pour s’immerger dans les eaux sacrées afin d’assurer leur salut. « Les gens croient profondément au caractère divin de la Kumbh Mela, souligne le chercheur Santosh Misra. Pour eux, être ici est une bénédiction. » À tel point que la vieille Bairagan Bai se bute à l’évocation de la pollution alarmante du Gange : « Impossible, souffle-t-elle, le Gange ne peut pas être souillé. »

Autour d’elle, les pèlerins se rhabillent dans un joyeux chahut. Il y a Rajesh, un Indien expatrié qui a fait le voyage depuis Los Angeles, et Baba Ram Bagtu Das, un ascète vivant dans une cave de la jungle du Chhattisgarh, qui plante sur la berge son trident shivaïte. Et puis un groupe d’étudiantes turbulentes admettant que l’eau est bien froide en hiver, et encore un couple de fermiers arrivé du Jharkhand, qui espère écouter ce soir son gourou préféré avant de reprendre le train. Les ablutions sont une expérience festive, et les femmes rient en trébuchant dans leurs cinq mètres de sari mouillés. Certains pèlerins empruntent des barques pour se baigner près des bancs de sable où se posent les oiseaux blancs migrateurs. Le batelier leur montre l’union sacrée du Sangam : la confluence exacte entre les eaux vertes de la Yamuna et celles, boueuses, du Gange.

Puis les pèlerins se promènent dans la ville temporaire, dessinée en larges avenues et tentes alignées à perte de vue. L’emplacement s’étend sur 50 km², soit cent fois le Vatican, assure fièrement la presse nationale. Les énarques indiens ont été dépêchés pour penser le campement géant : tribunal, poste, police, hôpital, guichets de réservation des trains, poste, caserne de pompiers, 35 000 toilettes publiques, accès à l’électricité, à l’eau potable… Quatorze mille policiers et quinze mille paramilitaires sont déployés aux intersections afin de prévenir les fréquentes bousculades et orienter les visiteurs égarés. Mais un tragique mouvement de foule est survenu dimanche soir en ville, dans la gare d’Allahabad, alors que cette journée la plus auspicieuse était marquée par un record de 30 millions de visiteurs. Au moins dix personnes ont péri dans la bousculade.

Dans les allées bondées du campement, chaque gourou, petit ou grand, honnête ou charlatan, arbore son stand ou son chapiteau. Sous des néons clignotants, les principales sectes hindoues, les « akharas », déploient leur grandeur pour attirer les dévots, conduire des cérémonies et gérer leur marketing religieux. « Derrière la fraternité affichée, les gourous se livrent une forte compétition, admet Baba Prahalad Puri de l’akhara Juna, qui ne se fait pas prier pour critiquer les techniques de yoga du télégénique Baba Ramdev.

En simultané, des haut-parleurs hurlent des annonces : le petit Sandeep qui attend ses parents au poste de police, le célèbre gourou Asaram Bapu qui convoque ses fidèles, les autorités qui demandent de ne pas jeter d’offrandes dans le fleuve et, bien sûr, les intarissables musiques pieuses, parfois agrémentées de sons électroniques. Des vendeurs d’ouvrages, de talismans et de souvenirs tapissent les abords des allées. Portée par une religion complexe sans clergé ni dogme officiels, l’organisation démesurée de la Kumbh Mela fait cette année l’objet d’une étude de chercheurs de Harvard.

Les stars de la Kumbh Mela sont indéniablement les Naga baba, présents par milliers. Avec pour seule parure l’anneau qui encercle son pénis, Baba Naga Ozo est l’un d’eux. « Parce que la vérité doit être nue », dit-il, affable. Adepte de la méditation transcendantale, il vit dans l’Himalaya népalais. Il est né en 1938, sa carte d’électeur à l’appui. « Le yoga et l’acupression préservent le corps », commente-t-il dans un anglais à l’accent british. Lui se dit le descendant d’un maharadjah du Pendjab. Il a été pilote dans l’armée et a eu « beaucoup de petites amies », se vante-t-il, avant d’embrasser l’ascétisme. « Il faut d’abord se comprendre avant de comprendre l’autre. » Entre le bain matinal et la prière du soir, sa journée passe au rythme d’autres thés et d’autres cigarettes. Il philosophe, discute et plaisante avec ses confrères sâdhus. La Kumbh Mela est un grand moment de mondanité entre ascètes.

Parfois, Baba Naga Ozo s’interrompt sous les klaxons des 4 x 4 qui passent en trombe devant sa tente, coupant net une colonne de pèlerins éreintés. La Kumbh Mela reproduit les codes hiérarchiques indiens et la vibrante suprématie des « VIP », dont les privilèges sont continuellement rappelés aux masses. Dans l’habitacle climatisé d’un véhicule VIP se distingue le visage impassible d’un opulent gourou engoncé dans ses colliers qui s’en va prêcher le bien-être et la paix. Certains se plaisent à parader avec leurs richesses, tel ce gourou qui porte une montre en or si coûteuse que les pèlerins l’ont baptisé « Gold Baba ». Rajesh, un visiteur, explique l’évidence : « Un gourou pauvre n’attirerait aucun disciple : il ne serait pas crédible. »

À la Kumbh Mela, les rapports entre la prospérité et l’austérité, la réclusion monastique et la foule, l’humilité et l’accomplissement sont autant de mystères. « Aujourd’hui, les Baba ont des téléphones portables et des comptes Facebook, explique le chercheur Santosh Misra. Et un fossé sépare les simples croyants de leurs gourous, financés par de riches hommes d’affaires et chéris par les politiciens. »

Baba Satyam Giri tempère : « Nous vivons avec le monde, et il faut savoir user des technologies à bon escient. » Baba Naga Ozo, l’ex-maharadjah devenu naga, est de ceux-là : « Le monde capitaliste ne me gêne pas. Et comment oserais-je critiquer l’argent, moi qui ai hérité d’un palais ? Un roi reste un roi. » Il admet sans détour son plaisir à télécharger sur Internet des films de Bollywood. Et deux tentes plus loin, un beau Naga aux longues dreadlocks, en Ray-Ban et cache-sexe, exhibe ses poses de play-boy devant des badauds médusés. Un message philosophique ? Qui sait, car ces hommes saints aiment prendre leur audience à contre-pied. Tel Baba Naga Ozo, qui brandit soudain un poignard en proclamant : « J’aime la violence ! » Il s’inscrit dans la tradition de sa secte shivaïte de guerriers ascètes, soldats de l’hindouisme et gardiens de la littérature védique.

Manifestation de l’une des plus anciennes religions au monde, la Kumbh Mela s’épanouit ainsi au XXIe siècle. Brassant tourisme religieux, pèlerinage pieux, métaphysique, foire mercantile, faux prophètes et grands gourous, elle est un paradoxe qui n’en est pas un : elle est l’Inde.


De NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE À ALLAHABAD, 

© Vanessa Dougnac

Source : http://www.lepoint.fr/monde/inde-sur-les-bords-du-gange-le-plus-grand-rassemblement-au-monde-10-02-2013-1626010_24.php