Interview : « J’ai été voyant sur une plateforme internet »

 

Bonjour à tous. Je vous propose aujourd’hui l’interview de Franck, fidèle lecteur du blog en passant, qui a passé quelques mois en tant que voyant sur une plateforme internet.

Dérive sectaire : Bonjour Franck et merci d’avoir bien voulu répondre à mes questions concernant le monde fabuleux de la voyance sur le net.

Franck : Je vous en prie.

D.S. : Pourriez-vous vous présenter sommairement.

F : Et bien je m’appelle Franck, j’ai 45 ans et travaille en tant qu’enseignant. Je suis marié et j’ai deux enfants.

D.S. : Quand avez-vous commencé à être « voyant » ?

F : Je ne me suis jamais considéré comme tel. Je tirai les cartes depuis que j’avais 17 ans, mais sans plus. Je n’ai jamais parlé aux morts, fait léviter des objets ou toutes autres choses.

D.S. : Pouvez-vous nous expliquer comment vous êtes-vous retrouvé sur un site internet de voyance ?

F : A un certain moment, ou j’avais besoin d’arrondir les fins de mois, j’eut l’idée suivante : « puisque je tire les cartes pour le plaisir, autant gagner un peu d’argent avec ». En premier lieu, je me choisis un pseudo, une photo et je mis en ligne un site internet. Pour la photo rien de plus simple, je farfouillais dans google et je choisis un portrait libre de droits. D’ailleurs la majeure partie des photos de voyants ou médium que vous trouvez sur internet sont des fausses !
En second lieu j’ouvris un compte sur ebay pour me faire connaître. Je commençai par des tarifs très accessibles, c’est-à-dire gratuits, 5 ou 10 €. Il y avait aussi le moyen de faire un don.
Et pour finir, j’avais écrit un petit programme informatique qui me faisait les interprétations de tirages… J’étais trop feignant pour apprendre toutes les combinaisons par cœur !

D.S. : Je ne pensai pas que sur Ebay on pouvait trouver des voyances !

F : Oh que si ! C’est une pratique courante. Imaginez que c’est quand même de la publicité à moindres frais rentabilisée dès le premier appel !

D.S. : Et ça fonctionne bien sur Ebay ? Vous aviez beaucoup de demande ?

F : C’est toujours le commencement le plus dur. Il faut accrocher le client, avoir une bonne réputation aussi. Disons que pour accélérer votre reconnaissance, vous ouvrez des comptes bidon et vous vous notez à travers eux. Les notes positives attirent les gens… Même si elles sont fausses !
Et pour ça, rien de plus simple : un faux compte pour une fausse consultation 🙂

D.S. : Comment vous êtes vous retrouvez sur une plate-forme internet ?

F : un mois après que j’eut commencé, je reçu un mail d’une plate-forme connu… dans le milieu du moins. La personne me demanda si je voulais bien rejoindre leur équipe de consultant. Pourquoi pas après tout si ça peut me rapporter plus qu’Ebay c’est toujours ça de pris.

D.S. : A lire la description du site (dont je ne peux donner afin d’éviter un procès pour diffamation), il s’agit de « vrai consultant, de vrai client et vrai avis de client » . Et le recrutement à l’air de haut niveau puisqu’il faut selon les conditions générales du site :

« Pour devenir consultant chez xxx il vous faut une certaine qualification. Veuillez préciser lors de votre inscription quelles sont les expériences que vous avez acquises jusqu’à ce jour (vous avez travaillé pour une plateforme de voyance, vous avez votre propre site Web, vous avez des diplômes en astrologie, tarologie, psychologie ou vous avez suivi des cours dans ces domaines, etc.)

Veuillez nous faire parvenir les justificatifs de vos qualifications (voir ci-dessus), des expériences professionnelles que vous avez déjà acquises dans le domaine des arts divinatoires et une copie recto verso de votre carte d’identité par fax au xxx ou via e-mail à xxx. Nous acceptons les certificats de formation professionnelle, certificats de travail, les factures d’autres plateformes, etc. comme preuve de votre expérience professionnelle. »

F : C’est faux. Du moins en partie.
Voici comment c’est passé mon entretien. Une jeune fille m’appelle (avec un léger accent allemand… il faut savoir que le siège de l’entreprise est Allemand) et me demande :
– Ca vous est venu comment votre don ?
– Oh c’est très simple ça a commencé à l’âge de 11 ans ou je voyais des choses et puis j’ai continué. Voilà.
– Très bien. Pour nous c’est bon.

Et aux mots près ! Ni plus, ni moins. Bref, c’est du grand n’importe quoi. Vous pouvez donner des certificats bidon, des diplômes bidon, tout passe. Faut dire que ça rapporte tellement d’argent qu’ils ne sont pas très regardants.

Pour la suite, j’envoie la photocopie de ma carte d’identité, un n° de siret et hop j’étais consultant !
Après il n’y avait qu’à choisir mon bénéfice horaire par appel, tchat et email, mes disponibilités et l’affaire était dans le sac. Ah, j’oubliais qu’il y avait un moment de la journée ou je travaillais une heure obligatoire que pour la plate-forme. Il ne me reversait que 30 cts/minute et le reste était pour leur poche…

D.S. : Comment ça fonctionne à l’intérieur d’un tel site ?

F : Au départ, je n’étais que cartomancien. C’est à dire que je tirai les cartes et indiquai ce qu’elles me disaient. Rien d’autre. Pas de ressenti (c’est la grande mode), médium, flash etc.  Mais ça, c’est pas vendeur du tout quand tous les autres sont médiums clair audient, clair voyant, héréditaire, vu à la télé, accrédité par l’officiel de la voyance, etc., etc. Mais, petit à petit du monde m’appelait. Mais pas assez pour sortir du lot ! Alors je suis devenu médium tarologue. Là ça allait un peu mieux. Par contre je ne comprenais pas pourquoi les clients que j’appelai ne me notai jamais ! En fait, tant que je restai que sur le tirage du tarot les personnes étaient déçues. Mais dès que je commençais à faire du positif-évasif, c’est-à-dire rester dans le vague en disant que tout allait bien aller, là, les notes commencèrent à tomber… et de bonnes notes en plus. Bref il faut dire ce que le client veut entendre. Et c’est ce que faisaient tous mes collègues !
Alors quand on lit : « voyance sans complaisance», c’est un mensonge. Si vous dites une mauvaise nouvelle à quelqu’un, primo il va mal vous noter et deuzio il ne vous rappellera jamais ! Donc, ce n’est pas son intérêt. Et j’en parle en connaissance de cause !

Pour finir, les collègues ne sont pas aussi tendres que ça entre eux. Il m’est arrivé de me faire descendre par un client et, en cherchant bien, ce client était un client régulier d’un autre médium ! Me notant négativement, ma note générale baisse et les clients me passe sous le nez. C’est une pratique très courante pour sabrer les autres.

Mais pour faire remonter sa note, il existe une méthode qui consiste à créer des faux-positifs.

D.S. : Qu’est-ce-qu’un faux-positif ?

F : Un faux-positif consiste à se faire appeler par un ami et se faire bien noter après. C’est ainsi que j’ai vu qu’une voyante très connue se faisait noter à 20 secondes d’intervalles par la même personne. Sois elle est très rapide, sois c’est une escroc. Je penche d’ailleurs pour la seconde solution. Donc, le faux client appel, raccroche puis rappel, etc. Avec, bien sûr, une super note !Avec cette pratique la moyenne explose et vous vous retrouvez vite à être en tête des meilleurs voyants. Chose que j’ai faite pour augmenter ma note lorsqu’elle était au plus bas. D’ailleurs je remercie mon épouse 😉
Bien sûr, lorsque j’ai téléphoné à la direction en leur indiquant l’arnaque on m’a gentiment dit que c’était une erreur de ma part…

Donc on peut dire que ce n’est ni de vrais voyants, ni de vrais clients, ni de vrai avis de clients… Ou plutôt pas entièrement !

D.S. : Quel est le type de client que vous avez eu ?

F : A plus de 98 % des femmes qui questionnent pour des raisons sentimentales.

D.S. : Avez-vous des souvenirs d’appels de vos clients ?

F : oh oui plusieurs !
– Un jeune homme m’appelle (il fait partie des 2 %) et j’entends à sa voix qu’il n’est pas très clair. En discutant il me dit être sous tutelle et qu’il passe la majeure partie de son temps libre à téléphoner aux voyants…

– Une femme m’appelle parce qu’elle avait des problèmes avec sa fille. En discutant, elle était plutôt en détresse psychologique. Je lui ai dit d’aller consulter un psy plutôt que de discuter une heure avec un voyant ça lui coûterait moins cher !

– Une autre avait un problème de couple et ce qu’elle me demanda était plus du ressort d’un avocat que du mien.

J’ai aussi le souvenir d’une voyante qui voulait connaître son avenir. Il faut savoir que les voyants ne sont pas capable de le faire pour eux-même. Aller savoir pourquoi ! A la fin de la discussion elle me dit calmement qu’elle va se suicider afin d’aller retrouver son guide spirituel ! J’ai appelé la police du net dès la fin de ma conversation !
Ca c’est pour les plus gros morceaux… Mais là, on marche sur des œufs c’est plus de la psychologie que de la voyance. Pour le reste ça va de « quelle est la couleur de ma prochaine voiture ? » à « vais-je divorcée ? ». Sachant qu’en cuisinant les clients correctement, c’est eux qui donnent les réponses sans s’en rendre compte !

D.S. : Et concernant les autres plates-formes internet, c’est la même chose ?

F : C’est exactement la même chose. L’enregistrement dure moins de 5 minutes. Le plus amusant c’est que, souvent, les voyants mettent la même photo, mais pas le même nom… ou inversement !
De toute façon, pour les plateformes c’est je jackpot assuré. Sur l’une d’entre elles, on trouve 18 avocats, 49 coachs, 28 dépanneurs informatiques et… 298 voyants ! Imaginer les milliers d’euros par jour de chiffre d’affaires qui rentre dans la caisse… Ça laisse rêveur non ?

D.S. : Avez-vous eu l’impression d’escroquer vous clients en pratiquant ce métier ?
Oui clairement. Il n’y a pas de valeur ajoutée humainement parlant. Certains vont dire : « on fait de la psycho, on aide les gens, etc. » Non c’est faux il se servent des gens pour gagner de l’argent. Même si ils croient à ce qu’ils racontent cela reste du vent… Et ceux qui sont en cabinet font la même chose. Même s’ils disent « nous, on ne fait pas le même métier ».
Donc, comme j’aime me regarder dans la glace, j’ai préféré arrêter.

D.S. : Vous êtes resté longtemps « voyant » ?

F : 1 mois ½. C’est largement suffisant.

D.S. : Combien avez-vous gagné ?

F : Un peu plus de 500 €. Ça met du beurre dans les épinards. Par contre, au prix ou ça coûte à la minute, les clients on dû manger des patates jusqu’à la fin du mois. Pour éviter ça, je ne dirai qu’une chose, n’allez pas sur Wengo, Allo kang ou Viversum, vous allez y laisser des plumes !

D.S. : Merci Franck pour ce témoignage et à bientôt

Christophe Jaming

Dérive sectaire