La formation à l’« emprise sectaire » fait son entrée à l’université

 

21 mai 2012 dans La Croix

Cette formation s’adresse aux professionnels susceptibles de côtoyer des victimes : gendarmes, médecins, psychologues, responsables associatifs…

Reportage auprès de la première promotion, qui s’apprête à passer l’examen.

Ce vendredi, au septième étage de l’université Paris V, l’ambiance est studieuse. Les élèves du diplôme universitaire (DU) sur « l’emprise sectaire » attaquent le chapitre juridique. Ces étudiants ne ressemblent pas aux jeunes qui déambulent habituellement entre les amphis de l’immense bâtiment parisien. Et pour cause : eux sont déjà insérés depuis longtemps dans la vie active. Ils sont gendarmes, responsables associatifs ou soignants et, s’ils ont choisi de retourner sur les bancs de la fac, c’est parce qu’ils s’intéressent à la dynamique sectaire.

Créé au sein du laboratoire d’éthique médicale dirigé par Christian Hervé, ce diplôme de troisième cycle est unique en France. « Nous manquons de professionnels formés à la question des sectes »,
constate la psychologue Sonya Jougla, à l’origine du DU qui a démarré en décembre à la demande de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires).

Certes, des formations existent déjà, mais, précise Hervé Machi, son secrétaire général,« il ne s’agit souvent que de quelques heures de sensibilisation »
. Le DU, lui, est composé de huit modules de trois jours chacun, pour un total de 148 heures qui se terminent par un examen écrit et la soutenance d’un mémoire.

Mettre sur pied un réseau d’interlocuteurs avertis

L’enjeu est aussi de mettre sur pied un réseau d’interlocuteurs avertis sur tout le territoire, afin de mieux prendre en charge les victimes. « On en est loin aujourd’hui »,
déplore Hervé Machi.

Dans son département des Yvelines, Jacqueline s’en rend bien compte. Bénévole de l’Adfi locale (Association de défense des familles et de l’individu victimes de sectes), cette infirmière retraitée fait partie de la première promotion. « L’une de nos missions, c’est d’orienter les victimes pour qu’elles sortent de l’emprise et fassent entendre leurs droits,
explique-t-elle. Mais ce n’est pas toujours facile, car, dans les Yvelines, on manque d’avocats et de psychologues spécialistes. »
Le DU est donc une étape clé pour elle, à double titre : « Ici, on commence déjà à établir un réseau en rencontrant d’autres professions et en comprenant mieux le rôle de chacun, c’est précieux avant de retourner sur le terrain. En outre, on se forme à l’accueil des victimes. »
Comme les autres étudiants, elle a été marquée par le témoignage de personnes concernées venues confier leur expérience. « Du coup, on appréhende le processus de l’intérieur. En tant que bénévole, c’est important, car nous sommes souvent le premier contact »,
fait observer Jacqueline.

L’écoute est tout aussi cruciale pour Céline (1), gendarme de profession, qui conduit donc des auditions. « Au premier entretien, des choses cruciales sont dites, notamment sur le gourou. Il faut éviter d’être dans l’inquisition ou dans l’excès d’empathie, et être attentif aux détails »,
explique la jeune femme.

La notion d’enfermement psychique n’est pas aisée à appréhender

Ce jour-là, l’enseignant – qui fait partie d’une équipe pluridisciplinaire, composée d’avocats, de psychiatres, de chercheurs, etc. – insiste sur l’importance du dossier fourni au magistrat pour la suite de l’enquête. « Vous allez lui apporter la matière première, les pièces du puzzle, c’est fondamental. Il faut exhumer les démêlés judiciaires du gourou, enquêter sur son environnement, montrer que l’adepte est en rupture familiale, etc. »,
rappelle-t-il.

D’autant que la notion d’enfermement psychique n’est pas aisée à appréhender si l’on n’est pas formé : « Un juge peut considérer que quelqu’un qui peut aller et venir est libre. »
Les questions fusent, le cours est interactif. Il faut dire que la promotion, qui se prépare déjà à l’examen de fin d’année, ne compte encore que sept étudiants. « Le DU a été mis sur pied rapidement sans qu’on ait le temps d’en faire la publicité,
indique Hervé Machi, de la Miviludes. Nous voudrions attirer davantage de médecins, de psychologues et de magistrats. »
Ce dernier se dit confiant, à l’heure où s’ouvrent les pré-inscriptions (2). Il met également en avant l’intérêt, en matière de recherche, du rapprochement entre l’université et la Miviludes.

 

(1) Son prénom a été changé.

(2) Pour s’inscrire au DU « Emprise sectaire et processus de vulnérabilité », consulter le portail de la formation continue de l’université Paris-V : www.scfc.parisdescartes.fr

Niveau requis : bac + 3 ou équivalent.

Coût : entre 1 000 € et 1 550 €.

 

source : http://www.actualites-des-journaux.com/lacroix/la-formation-a-l-emprise-sectaire-fait-son-entree-a-luniversite/