La longue attente des ruinés de Monflanquin

 

Sous l’emprise d’un gourou, une famille d’aristocrates bordelais a été dépouillée de 5 millions d’euros. À trois jours du délibéré, deux victimes se confient au JDD.

Christine Védrines
Paru dans leJDD

Christine Védrines, au tribunal lors du procès. (Maxppp)

« On accepte de parler à la presse entre le procès et le délibéré mais après, c’est fini, on veut retomber dans l’oubli », préviennent-ils. Mercredi, la « parenthèse » dans la vie de Christine et Charles- Henri de Védrines pourrait se fermer si l’accusé ne fait pas appel de la décision qui sera rendue par le tribunal correctionnel de Bordeaux. Pendant dix ans, l’agricultrice et le gynécologue issus d’une famille d’aristocrates se sont retirés de la société avec leurs trois enfants et six autres membres de leur famille, jusqu’à devenir les « reclus de Monflanquin », du nom du village du Lot-et-Garonne où le clan avait la plupart de ses propriétés.

L’homme aujourd’hui accusé de les avoir manipulés s’appelle Thierry Tilly. Le procureur a requis dix ans de prison à son encontre pour escroquerie, séquestration et abus de faiblesse sur personnes en état de sujétion psychologique. « Nous espérons que cette peine sera confirmée », confie Charles- Henri de Védrines. « Dix ans, c’est ce qu’il nous a pris. Mais cela ne nous rendra pas ce qu’on a perdu. »

Un descendant des Habsbourg qui court le 1.000 m en 3 min 15

Ce qu’ils ont perdu : l’argent qui dormait sur leurs comptes, le château familial de Martel, à Monflanquin, trois maisons, deux appartements, un garage, un local commercial, le cabinet médical de Charles-Henri à Bordeaux, les meubles et tableaux de famille et des choses « sans valeur, comme les lettres qu’on s’échangeait quand on était jeunes », soupire Christine. « Nous n’avons assisté à aucun de nos déménagements. À part les valises que nous avons prises pour quitter la maison, tout a disparu. Tout! » Une partie a été saisie par les huissiers, le reste s’est évaporé au gré des « placements financiers » que Thierry Tilly disait effectuer pour la famille. Le préjudice pour les onze est estimé à 5 millions d’euros, dont 4 millions pour Charles-Henri et Christine.

Les bancs du tribunal correctionnel de Bordeaux avaient du mal à contenir tout l’auditoire lors du procès qui s’est tenu du 24 septembre au 5 octobre. « Il y avait des curieux, mais aussi beaucoup d’amis de la famille, souligne Charles-Henri. Ils avaient besoin de comprendre ce qui nous était arrivé. »

De l’ISF au RSA

Difficile d’admettre qu’un médecin renommé, un cadre de l’industrie pétrolière et un diplômé d’école de commerce aient pu tomber dans les pièges de celui qui a fait rire l’auditoire. À la barre, Thierry Tilly soutient, pêle-mêle, que sa grand-mère est la cousine de Václav Havel, qu’il descend des Habsbourg, a des diplômes remis par Bernard Kouchner, travaille pour des organisations supranationales en lien avec l’ONU et court le 1.000 m en 3 min 15. « Il a fait le show pour nous ridiculiser. Il ne nous a même pas adressé un regard », s’insurge Christine. « Ce n’est pas du tout le Thierry que nous avons connu! » – le couple continue de l’appeler par son prénom, « par habitude » – « Nous ne sommes pas des benêts tombés dans les mains d’une secte. Nous sommes des gens ordinaires auxquels il est arrivé quelque chose d’extraordinaire! »

Ils payaient l’impôt sur la fortune mais vivent aujourd’hui dans un HLM. « Quand je suis revenue en France après avoir fui l’Angleterre [où Tilly avait convaincu la famille de s’exiler en 2008], j’étais au RSA. Vous imaginez le choc… Il faut accepter l’aide quand on en a besoin », confie celle qui tient à son élégance malgré tout. L’agricultrice a repris une activité dans une association. Quant au gynécologue, après deux ans de convalescence, il a retrouvé son emploi. « Nous sommes ruinés. Je devrai exercer jusqu’à ma mort pour payer mes dettes. » Surtout que son épouse craint de ne plus pouvoir travailler très longtemps. « J’ai dû me faire opérer des deux hanches à cause des mauvais traitements subis lors des séquestrations. Si mon mari part avant moi, je deviendrai une charge pour les enfants. »

Leurs enfants ont désormais 35, 31 et 27 ans. « Ils se battent pour s’en sortir. Moi je ne me pardonne toujours pas de ne pas avoir su les protéger », avoue leur mère. Son couple a survécu à l’épreuve. Pourtant, son époux a pris part au calvaire que Thierry Tilly lui a fait subir. « Je ne peux pas lui en vouloir, il n’était pas dans son état normal. » La femme effacée d’autrefois a laissé place à une dame au caractère bien trempée, « même un peu trop parfois », taquine son mari avant de se raviser. « On lui doit beaucoup. C’est elle qui a porté plainte après sa sortie. Sans elle, je serais sûrement dans une fosse commune à Oxford. »

Claire Le Nestour – Le Journal du Dimanche

Source : http://www.lejdd.fr/Societe/Justice/Actualite/La-longue-attente-des-ruines-de-Monflanquin-574873