Les reclus de Monflanquin : quand le gourou tisse sa toile

Pour la première fois, Christine de Védrines, l’une des principales victimes de l’affaire « des reclus de Monflanquin », témoigne de son calvaire. Extrait de « Nous n’étions pas armés » (1/2).

Bonnes feuilles

Publié le 22 juin 2013
Thierry Tilly a été condamné, mardi 4 juin, par la cour d'appel de Bordeaux à dix ans de prison dans l'affaire des reclus de Monflanquin.Thierry Tilly a été condamné, mardi 4 juin, par la cour d’appel de Bordeaux à dix ans de prison dans l’affaire des reclus de Monflanquin. Crédit Reuters

Pourquoi un médecin surbooké de Bordeaux, tenu par des horaires débordants, trouverait-il le temps de faire un saut à Paris pour passer deux heures avec un homme de trente-huit ans dont il ne sait presque rien ? La question mérite d’être posée car c’est ainsi que s’est noué entre Thierry Tilly et mon mari un lien d’une solidité telle qu’il a duré neuf ans et a failli nous détruire.

A la fin de l’année 2000, quelques mois après leur premier contact pour le procès de Lacaze, Charles-Henri avait eu plusieurs entretiens téléphoniques avec Tilly. Brefs mais assez convaincants pour qu’à sa demande il saute dans un TGV et rejoigne la capitale. A la gare Montparnasse, un homme jeune, mince, à petites lunettes, l’air extrêmement sérieux et pondéré, l’attend au bout du quai. Tilly l’aborde tout de suite, il l’a reconnu alors qu’il ne l’a jamais vu. Aurait-il senti que cet homme pas très grand qui cherche du regard quelqu’un qu’il ne connaît pas est Charles-Henri de Védrines ? Peut-être se souvient-il de photos vues chez Ghislaine ?

Tous deux font quelques pas sur la dalle devant la gare, échangeant les banalités d’usage, puis vont se réchauffer dans l’un des cafés qui bordent la place du 18-Juin.

Tilly s’assied dos à la lumière, à contre-jour, face à Charles-Henri qu’il observe sans qu’il s’en doute. D’emblée, il établit entre eux deux, Charles-Henri, cinquante-deux ans, Tilly, trente-huit, une relation d’égal à égal. Tilly se montre discret sur ses activités mais lâche au détour d’une phrase des noms, des lieux, des événements auxquels il a pu être mêlé, avec la discrétion qui s’impose, du moins qu’il impose, laissant entendre qu’il ne peut en dire plus. En revanche, il semble connaître la vie à Bordeaux, le travail accompli par Charles-Henri, le poids de ses responsabilités. Celui-ci répond, livre encore plus d’éléments sur sa vie, heureux d’être écouté avec attention. Leur conversation prend vite le tour de la confidence. Entre hommes de même calibre, de même importance, ils parlent la même langue. De quoi exactement ? Du métier de Charles-Henri, de sa pratique quotidienne, du volume de sa clientèle, de la difficulté à maintenir un équilibre entre vie de famille et vie professionnelle. Tilly connaît ces moments où le temps vous manque pour voir grandir vos enfants. Il en a deux, il les voit peu, pas assez sans doute. « Nous en sommes tous au même point lorsqu’on a de vraies responsabilités. Heureusement, il y a les épouses. » Charles-Henri a une femme qui assure, comme on dit.

Cette parenthèse passée dans le café ressemble à une bulle hors de l’espace et du temps. Charles-Henri est face à un homme dont il sait très peu de chose et qui possède un rare talent d’écoute.

Sans l’avoir voulu, sans évidemment s’en rendre compte, mon mari se trouve dans une situation analogue à celle d’un patient venu consulter un psychothérapeute. Rien de commun, penserait-on. Pourtant, il se livre aussi aisément. L’écoute crée la confidence. Charles-Henri ne s’en rend pas compte, et lui aurait-on fait cette réflexion ce jour-là qu’il aurait haussé les épaules ou levé les yeux au ciel avec peut-être même de l’agacement.

De manière subliminale, très inconsciemment, il laisse entendre un train de vie aisée, les vacances au Pyla, la grande maison à Bordeaux et la charge de Martel, la propriété et les terres qu’il a héritées de son père et pour laquelle il a engagé des travaux de modernisation assez lourds. Ils évoquent la vente problématique d’une maison appartenant à Mamie et à ses soeurs, les soucis de Ghislaine. L’autre l’écoute intensément. Et il pose alors la question – mais est-ce une question ? Plutôt une observation qui effleure le sujet – non d’un complot mais d’envies, de jalousies, voire de l’agressivité chez certains que peut provoquer une famille comme les Védrines, aisée, ancienne, respectée. Lorsqu’ils se quittent, Charles-Henri a-t-il le sentiment d’avoir gagné un ami ? Un soutien ? Dans le train qui le ramène à Bordeaux, il réfléchit à ses paroles troublantes.

Dans l’histoire, dans les racines profondes de tout protestant repose intact, prêt à réagir, le sentiment de devoir faire front, fruit de toutes les persécutions endurées, toutes les guerres menées, toutes les batailles perdues et gagnées. Il y a encore une vingtaine d’années, Charles-Henri a dû se battre pour épouser la femme qu’il aimait. Et puis, il y a autre chose, de plus subtil. Son père et lui ensuite aiment à dire qu’ils sont des terriens, que ce qu’ils ont de plus cher au cœur ce sont les champs, les bois, les pierres de Martel, les paysages vallonnés et doux aperçus depuis les fenêtres, les odeurs d’humus et de foin que l’on respire au petit matin. Et pour cela aussi, ils combattraient sans fin comme leurs ancêtres. Ils ont toujours eu le sentiment d’appartenir à une minorité discrète et fière : des aristocrates terriens protestants. Les Védrines, c’est une famille, un clan peut-être ? On ne le penserait jamais lorsque nous sommes à Bordeaux. Mais à Martel, oui. Ce que moi, sa femme, j’appellerais « le syndrome de la citadelle assiégée », mon mari le ressent parfois. Et il suffit qu’un inconnu le réveille avec suffisamment d’habileté pour qu’il reprenne vie. Vu sous cet angle, Tilly se révèle efficace.

Il demeure encore à ce moment-là, un homme énigmatique, mais ce mystère même représente une forme trouble de séduction que Charles-Henri ne mesure pas. Il soigne les corps, aide à donner la vie mais ne s’interroge pas suffisamment sur les âmes et la psychologie familiales. Il n’en a pas le temps, ce n’est ni son travail, ni sa forme de pensée.

De retour à la maison, le soir même, Charles-Henri me raconte sa rencontre en insistant sur le charisme et l’intelligence de ce personnage fin et actif. Il évoque son sentiment que notre famille est en butte à une attaque mal définie à laquelle elle doit faire face. Mais, grâce à lui, nous ne sommes plus seuls dans l’adversité.

Puis Charles-Henri lance un autre sujet, abordé semble-t-il au cours de ce premier entretien : nos placements financiers. Il me suggère de vérifier ce que fait mon conseiller ; les informations détenues par Tilly laissent à penser que l’on pourrait valoriser infiniment mieux notre capital. Je gère, il est vrai, en « bon père de famille » : assurances vie et bons du Trésor pour l’essentiel. Et là, je m’étonne que la conversation qui devait être consacrée à la meilleure manière de défendre les intérêts de la famille Védrines ait bifurqué sur la gestion de notre argent, du mien en particulier. Mais Charles-Henri pense à autre chose : que valent nos conseillers ?

« Tu as toujours confiance en eux ? me demande-t-il. Tu n’as jamais aucun doute ? »Je me souviens de cette soirée. Nous sommes dans notre chambre. Je l’ai meublée pour qu’elle soit la plus douillette possible, j’ai acheté deux lampes de chevet qui diffusent une lumière suffisamment tamisée pour lire au lit et en même temps assez douce pour créer une ambiance sereine de repos. J’aime ce que j’ai fait de notre chambre, elle est l’image de la vie paisible. Or, à ce moment précis, j’ai l’impression fugitive que Charles-Henri ouvre une fenêtre sur le chaos. Ça ne dure que l’espace d’un éclair, mais le malaise va demeurer au plus profond de ma mémoire. Maintenant, plus de dix ans après, je le retrouve intact en écrivant ces lignes. Devant la suggestion de Tilly, je réagis comme tout un chacun : avant de prendre la moindre décision, ne devrions-nous pas nous renseigner sur lui ? Mon mari a des relations politiques à Bordeaux, il serait facile de leur passer un coup de téléphone. Nous pourrions certainement avoir quelques informations par les Renseignements généraux. Mais Charles-Henri ne m’entend pas. Il ne s’oppose pas à moi, il n’exige pas que j’agisse dans un sens ou dans un autre. Il dit simplement que, oui, nous pourrions nous renseigner si cela me rassure, ou me fait plaisir, mais laisse la question en suspens. Peut-être simplement parce qu’il est tard, qu’il est fatigué et que demain une lourde journée l’attend à la première heure. Peut-être aussi est-il convaincu que j’ai déjà décidé d’obtempérer. Je ne sais pas. Il ne sera plus jamais question de prendre des renseignements sur Tilly. J’aurais pu le faire moi-même et j’ai laissé filer. Peut-être parce que je voulais que ce soit lui qui s’en charge. Dans la mesure où il avait rencontré l’instigateur de cette démarche, c’était son choix et non le mien.

Extrait de « Nous n’étions pas armés« , Christine de Védrines, (édition Plon) 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/reclus-monflanquin-quand-gourou-tisse-toile-christine-vedrines-763132.html