Moi, Ziona, 69 ans, 38 femmes et 73 enfants

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    • Par Célia Mercier
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EN IMAGES – Ziona est un gourou d’une secte millénariste considéré comme un dieu vivant. Dans le nord-est de l’Inde, il règne sur la plus grande famille du monde, soit 162 personnes. Une légende dit que Ziona et les enfants qu’il ­engendre sont immortels.

Source Le Figaro Magazine

Juchées sur de hauts talons, soigneusement maquillées, les jeunes filles tournoient, les yeux clos. En pleine extase, elles s’effondrent soudain sur le sol, soutenues avec bienveillance par des femmes plus âgées. Dans l’église, l’ambiance est surchauffée, la musique et la danse s’accélèrent, et les fidèles endimanchés se laissent emporter dans une transe mystique au rythme des percussions. C’est l’occasion de montrer sa foi en public et son attachement au patriarche, Ziona, qui est considéré ici comme un dieu vivant.

Dans le petit village de Baktawng, la ­célébration dominicale rassemble les 2000 disciples du leader de 69 ans, icône vivante d’une secte millénariste unique en son genre. L’homme au visage épais et ­impassible, que l’on appelle ici l’Elu, règne sur un harem de 38 épouses. Il est à la tête d’une famille de 73 enfants, le fils aîné a 53 ans… la petite dernière, 7 ans. Viennent ensuite 48 petits-enfants et 7 arrière-petits-enfants… Au total, la grande maison édifiée à flanc de colline, peinte d’un violet pimpant, héberge 162 personnes.

Toute la famille se retrouve dans la salle à manger à tour de rôle pour partager les repas.

Dans la presse, le clan de Ziona a été surnommé la «plus grande famille du monde». Un titre qui lui vaut des visites de journalistes venus des quatre coins du globe. Le patriarche y trouve même désormais une source de revenus.

Il réclame des sommes mirobolantes aux équipes de télévision qui se succèdent dans son village, tout en fuyant les interviews et en imposant une longue liste d’interdictions, comme celle de visiter les étages de sa maison. «Il a eu une mauvaise expérience, certains journalistes ont eu des commentaires déplacés au sujet de sa chambre à coucher», explique l’un de ses petits-fils, chargé d’encadrer les visiteurs.

«La plus grande famille du monde»

Pour atteindre le village reculé, depuis Aizawl, la capitale du Mizoram, il faut entreprendre un périple de plusieurs heures sur une route qui sillonne les ­collines verdoyantes et les hameaux aux maisons sur pilotis nichées sur les crêtes. Le Mizoram est un petit Etat situé dans l’extrémité nord-est de l’Inde, pris en étau entre le Bangladesh et la Birmanie. C’est la porte d’entrée de l’Asie du Sud-Est, et «les yeux bridés des habitants leur valent de se faire traiter de «Chinois» lorsqu’ils se rendent à Delhi», déplore Ruata, un journaliste local. «Le reste de l’Inde ne sait même pas que nous existons!»

Dans ce petit paradis de forêts de bambous et de palmiers, l’incroyable histoire du patriarche Ziona trouve ses racines au XIXe siècle, dans les Indes britanniques. «A l’époque, le Mizoram est peuplé de tribus guerrières qui se battent entre elles mais n’intéressent pas grand monde», raconte Ruata. Les seuls à s’aventurer dans ces contreforts reculés sont les missionnaires baptistes et presbytériens qui vont peu à peu convertir avec succès toute la population à un christianisme mystique. Ici, la transe, les visions et les miracles font partie du quotidien.

C’est ainsi qu’en 1942, Quantua, un villageois, reçoit «une révélation divine» et fonde sa propre secte. Il promet à ses disciples le salut de leurs âmes pendant la vie terrestre et un règne de mille ans aux côtés du Messie. Lui et ses fidèles sont bientôt chassés dans la jungle par les autorités locales pour hérésie. A la mort de Quantua en 1955, son frère Chana reprend le flambeau et prépare l’avènement de son fils. «Dans la forêt, un tigre avait annoncé à Chana qu’il aurait un fils qui serait l’Elu et qu’il devrait l’appeler Ziona», raconte un ancien membre de la secte. La prophétie du tigre s’accomplit, et dès sa naissance le petit Ziona est considéré comme un demi-dieu.

Mais bientôt, un fléau terrible s’abat sur la région. Tous les quarante-huit ans, la floraison des bambous provoque une surpopulation de rats noirs de la jungle qui se délectent des fruits très nourrissants de ces plantes et se reproduisent alors de manière fulgurante. Une fois la floraison terminée, les bêtes affamées ­déferlent sur les champs et dévorent les récoltes. Frappé par une famine épouvantable en cette année 1960, le Mizoram meurt de faim dans l’indifférence du gouvernement indien. Un réseau local s’organise pour venir en aide à la population. Il finira par se politiser et par réclamer l’indépendance de la région, en lançant une insurrection armée. En représailles, Delhi envoie alors ses avions de chasse bombarder la ville d’Aizawl et ses alentours.

Les célébrations animées par la communauté rassemblent des centaines de disciples.

La guérilla prend le maquis, mais pour couper les insurgés de leur soutien local, l’armée regroupe les habitants des collines dans des villages sous contrôle des militaires, qui se livrent impunément à des viols et des actes de torture sur la population locale. De guerre lasse, le Mizoram obtiendra finalement son statut d’Etat, petit confetti de 1 million d’habitants dans l’Union indienne. Parqués dans leur «zone de regroupement», qui deviendra le village actuel de Baktawng, Chana et ses disciples, à force de dur labeur, parviennent au fil des ans à mettre en valeur les terres en friche. La petite communauté est même désormais prospère.

Le ronronnement des scies électriques résonne dans les ateliers de menuiserie où s’affairent les hommes, tandis que les femmes cultivent leurs potagers escarpés et engraissent les cochons avec une bouillie de patates et de cœurs de palmiers. Les villageois ont eux-mêmes goudronné la route et construit l’école, sans attendre les promesses du gouvernement local corrompu.

Sur les toits, citrouilles et piments rouges sèchent au soleil. Dans les ruelles du village, de vieilles femmes passent chargées de fardeau de bois porté sur la tête, tandis que des adolescentes mettent à jour leur statut Facebook sur leur téléphone portable dernier cri et que les jeunes garçons débattent des vertus footballistiques du Manchester United.

Au bout du village, dans l’immense maison violette, la «plus grande famille du monde» s’active dans une discipline militaire: à chacun ses tâches, planifiées au quotidien. Lal Tuagi, 67 ans, chignon gris et jupe longue à fleurs jaunes, supervise dans la cuisine la cuisson des 30 kilos de riz quotidien dans d’épaisses marmites posées sur l’âtre. Elle est la cinquième épouse de Ziona, et la mère de cinq de ses enfants. «Mon mari est un saint, explique-t-elle, Nous avons été choisis par Dieu, nous attendons le jour où nous régnerons avec lui sur le monde.»(…)

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