ON A FAIT LA TOURNÉE DES NOUVEAUX SORCIERS

Par Laure Sattia le 23 janvier 2014 à 19h56

PSYCHOMAGICIENS, REBOUTEUX, PASSEURS D’ÂME, ÉNERGÉTICIENS : LES FORCES DE L’OCCULTE S’OFFRENT UN GROS RETOUR DE HYPE. COMMENT ? VOUS N’AVEZ PAS ENCORE VOTRE PERSONAL DEVIN ?

On a fait la tournée des nouveaux sorciers© GETTY IMAGES

La scène se passe dans un café. Agitant leurs cuillères, mes amies retracent leur semaine. L’une d’entre elles, planeur stratégique et carriériste légendaire : « Vous vous souvenez des embrouilles avec ma supérieure ? Cette fois-ci, j’ai bien failli claquer la porte. J’en ai parlé à ma voyante, qui m’a conseillé de prendre sur moi. Selon elle, j’entre dans une phase de lâcher prise. » Au lieu de lui lancer un regard sidéré, sa voisine de droite (que pourtant tout oppose) acquiesce : « La mienne est super. C’est grâce à elle que je n’ai pas quitté Nicolas. C’était juste avant que mon guérisseur ne me débarrasse de ces migraines qui me pourrissaient la vie. » Lequel, armé d’un pendule, cherchait sur son corps la source du mal. Manifestement, les tabous de la rationalité ont sauté au pays de Descartes. On n’hésite plus à parler de son sorcier à haute voix. Pire, on se le recommande (à entendre les numéros qui circulent dans mon open space). C’est en écoutant les recommandations avisées de l’un de ses amis que Ninon s’est tournée vers un guérisseur paranormal qui lui rotait à l’oreille pour venir à bout d’un reflux gastrique la condamnant à un traitement à vie. Cette version écoeurante de L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux a pourtant soulagé l’intéressée. Si je ne la connaissais pas, j’aurais imaginé Ninon comme une militante Greenpeace, hippie portée sur le New Age qui se soigne avec des plantes. Pour comprendre ce qui peut pousser une trentenaire qui bénéficie d’une bonne mutuelle à consulter un rebouteux (ces personnages qui soignaient les gens des campagnes sans avoir fait médecine), j’interroge l’ethnologue Dominique Camus (1), qui a longtemps côtoyé les sorcières et leurs clients. « Quand ils vont consulter un voyant ou un guérisseur, les gens ne le font pas contre le système, ils s’inscrivent en son sein. On n’est pas rationnel ou irrationnel : on peut travailler sur les particules élémentaires et avoir recours à saint Michel. » Ou être président de la République (François Mitterrand) et faire entrer une voyante à l’Elysée (Elisabeth Tessier).

Gourou du Tout-Paris
Le site de l’Institut national des arts divinatoires m’apprend que les consultations de voyantes auraient doublé en dix ans. Quinze millions par an en 2011. Magiciens et guérisseurs ne sont plus de simples scories du passé. Ils sont aujourd’hui ancrés dans le quotidien de l’urbain. Présents au cinéma, dans le dernier film de François Dupeyron,Mon âme par toi guérie. Détournés à la télévision, quand La Connasse réalise une caméra cachée chez une voyante pour Canal+. Mais aussi dans les hôpitaux, de plus en plus nombreux à faire appel à des coupeurs de feu qui auraient le don de stopper la douleur des brûlures avec leurs mains. « Ces pratiques n’ont jamais vraiment disparu, m’explique l’ethno-historien Yvan Brohard. Les gens s’étaient tournés vers la science pendant des siècles. Aujourd’hui, ils reviennent à la tradition et à la nature. » Défiants face à la médecine contemporaine. Inquiets par la multiplication des scandales sanitaires. J’entends parler d’un homme qui guérit par manipulation. Jean-Paul Moureau n’officie pas au fond d’un bois mais dans un immense appartement bourgeois du 16e arrondissement. Le Tout-Paris s’y presse, des people, des politiques et même des médecins. On dit qu’il est le gourou de Nicolas Sarkozy. Et qu’il a sorti Klaus Kinski du coma. L’affiche dédicacée par le comédien encadrée dans son bureau témoigne de leur relation. « L’étiopathie envisage le corps dans son ensemble et soigne avec la main, l’instrument le plus puissant de l’univers. J’agis aussi bien sur les sciatiques que sur la chimie du cerveau. » Un don ? Le praticien calme mes ardeurs. « Je ne crois pas du tout au surnaturel », coupe-t-il. Pourtant, alors que je m’allonge sur sa table d’auscultation, m’apprêtant à lui décrire 1,60 mètres de douleurs, il pose sa main sur mon ventre, comme si quelqu’un lui avait soufflé l’existence de mes ulcères à répétition. « Je sais où les gens ont mal en les voyant entrer dans mon cabinet », m’avait-il glissé plus tôt. « Il est impressionnant, commente Julia, patiente qu’il a délivré de douleurs au dos qu’elle traînait depuis dix ans. Il y a quelque chose de mystique en lui. Si tu insistes un peu, il admet qu’il a un pouvoir.  Je retourne le voir souvent alors qu’à l’origine, j’y allais vraiment juste pour tester. »

Guérisseurs et maître reiki
Shooté à l’expérience nouvelle, amateur de virées exotiques et de drogues de synthèses, le trentenaire des années 2010 sait aussi donner sa chance à la magie. Pour la dimension expérimentale. Dans un article pour la revue Long Cours, l’anthropologue Lætitia Merli explique que « l’homme libéré des entraves judéo-chrétiennes trop strictes peut expérimenter ce qui, quelques décennies plus tôt, était considéré comme marginal, totalement décrié ou infantile. Il peut enfin courir dans les bois, embrasser les arbres, hurler comme un loup, jouer à l’indien. » C’est ce qui a conduit Roberto, 42 ans, concepteur-rédacteur « curieux sans limite » – et bluffé par sa première expérience chez un maître reiki et ses soins énergétiques – à consulter pêle-mêle un étiopathe interprète des rêves, une voyante, des guérisseuses énergéticiennes. « J’aime voir où les gens m’emmènent. Pourquoi ne pas me mettre un champignon sur la tête en dansant nu si ça peut me faire du bien ? Je teste, je n’ai rien à perdre. » Sinon quelques centaines d’euros, pour des résultats jamais garantis. En avril, une commission d’enquête du Sénat s’est inquiétée de l’influence des mouvements sectaires dans le domaine de la santé. Dans lequel la Miviludes (2) vient faire régulièrement le tri. Dans l’espoir, vain, de lutter contre les charlatans, on s’en remet à ses proches. « Alors que je suis capable d’aller chez le premier généraliste venu à côté du boulot, pour ce genre de choses, j’ai besoin que mon magicien soit cautionné par un proche », assure Roberto.

Tarologue et passeuse d’âme(…)

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