Où est passée Shelly Miscavige, la first lady de la scientologie ?

Shelly Miscavige est l’épouse du chef spirituel de l’église de scientologie. Depuis 2007, elle est invisible. D’anciens adeptes soupçonnent qu’elle vivrait recluse, à la suite d’une disgrâce dont les causes restent mystérieuses. Ned Zeman a enquêté au sein de la secte pour retrouver sa trace.

On peut dire ce que l’on veut de Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie ; malgré ses nombreux défauts – ou peut-être grâce à eux, il avait une vision claire de ce qu’allait devenir Hollywood. C’était un pionnier dans l’art du packaging, du branding et de la synergie. Après une série d’échecs personnels et professionnels, il recycla, dans les années 1950, ses vieux fantasmes d’auteur de science-fiction dans un manuel de développement personnel qui est devenu un best-seller : La Dianétique, la science moderne de la santé mentale. Puis il inventa rien de moins qu’une nouvelle religion avec, au troisième acte, des rebondissements qui déchirent : une navette pleine d’extraterrestres, des esclaves humanoïdes et un seigneur de guerre intergalactique nommé Xenu. Histoire de diversifier ses revenus, il lança aussi une gamme de produits dérivés, comme l’électropsychomètre, un gadget de bande dessinée censé « localiser vos zones de détresse spirituelle ».

En 1969, Ron Hubbard avait déjà ouvert une antenne permanente à Hollywood. Dans un grand manoir de style normand qui avait vu défiler Clark Gable, Errol Flynn, Bette Davis et Cary Grant, il avait créé le Centre international de la scientologie pour les célébrités, une Mecque de la spiritualité destinée aux « artistes, politiciens, capitaines d’industrie, sportifs et à quiconque ayant du pouvoir et la volonté de créer un monde meilleur ». Une note interne conseillait d’ailleurs aux adeptes d’identifier des cibles de premier choix comme Greta Garbo, Walt Disney et Orson Welles. Certes, aucun d’entre eux ne s’est converti à la scientologie. Mais Ron Hubbard n’a pas voulu abandonner son business model. « Les célébrités sont des cas à part, écrivait-il en 1973. Elles disposent de moyens de communication que les gens normaux n’ont pas. »

À sa mort en 1986, la scientologie était devenue « la it-religion » des people. L’église pouvait se flatter de compter deux têtes d’affiches (Tom Cruise et John Travolta) et quelques seconds rôles de poids (Kirstie Alley, Ann Archer). Dix ans plus tard, le mouvement revendiquait quelque 8 millions de fidèles.

Hélas, comme aurait pu le constater Ron Hubbard s’il avait vécu plus longtemps, Hollywood est une maîtresse cruelle. De nombreux scandales ont sali l’image de marque de la scientologie. La vie privée de John Travolta a été une intarissable source de rumeurs en tous genres. Avec son coup de folie sur le canapé de la présentatrice Oprah Winfrey, Tom Cruise s’est révélé un ambassadeur peu crédible. (En 2002, l’acteur s’était ridiculisé en criant et gesticulant au cours de l’émission.) En 2011, le New Yorker a publié un long reportage sur Paul Haggis, cinéaste multi-oscarisé et scientologue repenti. Cet article expliquait notamment comment les membres de l’organisation étaient escroqués et soumis à un véritable lavage de cerveau de la part des dirigeants, en particulier le chef spirituel, David Miscavige.

David Miscavige est l’anti-Hubbard. Regard perçant et mise impeccable de télévangéliste, il a repris l’héritage avec une efficacité redoutable. Grâce à lui, jusqu’à l’été 2013, un semblant d’ordre est revenu au sein de la secte – même Tom Cruise avait plus ou moins réussi à redorer son image. Pas de chance, c’est à ce moment que l’affaire Leah Remini a fait la « une » des tabloïds. Cette vedette de la télévision, célèbre outre-Atlantique pour avoir joué une épouse casse-bonbons dans la sitcom Un gars du Queens, n’était pas une déserteuse de plus. Sa défection fracassante avait attiré l’attention sur la femme de Miscavige. Mais était-ce encore sa femme ? Ou son ex-femme ? Ou feue sa femme ? Ou sa femme portée disparue ?

Pendant des décennies, Shelly Miscavige a joué le rôle de first lady de la scientologie. Élégante et souriante, elle se tenait au côté de son mari lors de chaque réunion, pendant chaque voyage, sur toutes les photos. Et soudain, au mois d’août 2007, elle a disparu. Sans laisser de traces.

Depuis lors, les hypothèses les plus folles circulent sur ce qui lui est arrivé. À l’extérieur de l’église, en tout cas. Selon certaines sources internes, les adeptes demandent rarement des nouvelles d’elle, de crainte de subir le sort de Leah Remini : plus cette adepte posait des questions sur Shelly, plus elle se trouvait isolée. « L’église lui répondait : “Elle travaille sur un nouveau projet” ou “elle est au chevet d’un proche” », me raconte un informateur, même si les porte-parole de la scientologie ont toujours nié que Shelly ait disparu. Leah Remini a fini par quitter la scientologie et a signalé la disparition de Shelly à la police de Los Angeles. Laquelle s’est empressée de classer l’affaire, après avoir estimé que les inquiétudes de Remini étaient « infondées ». Plus tard, la police certifiera avoir rencontré Shelly sans donner davantage de détails.

Cette explication sibylline n’a fait qu’alimenter le mystère. Shelly a-t-elle vraiment quitté l’église ? Se cache-t-elle quelque part ? Certains transfuges sont persuadés qu’elle a été enfermée dans l’une des nombreuses bases secrètes sous haute surveillance que la scientologie posséderait à l’étranger. D’après eux, les bannis seraient contraints d’y mener une vie d’humiliations et de corvées. « La loi de la scientologie est la suivante : plus proche on est de David Miscavige, plus dure sera la chute », assure Claire Headley, une ex-scientologue qui a travaillé avec son mari, Marc, au service du couple Miscavige. Elle ajoute : « C’est comme la loi de la gravitation universelle. Ce n’est qu’une question de temps. » (Les représentants de l’église de scientologie ont rejeté nos demandes d’entretiens avec David Miscavige. Ils ont par ailleurs jugé nos questions « absurdes et offensantes ». Selon leurs avocats, Shelly Miscavige « n’a jamais cessé de travailler » pour la secte. Ils ont aussi signalé à Vanity Fair que j’étais l’auteur d’articles critiques sur le mouvement.)

Adolescentes en mini-short

Au milieu des années 1970, la scientologie est, littéralement, à la dérive. Ron Hubbard navigue dans les eaux internationales à bord de l’Apollo, un vieux cargo sur lequel il a découvert les charmes de la vie en mer. En foulard et veste de jean, il se fait appeler « commodore », arpente le pont et régale son équipage de ses anecdotes de vieux héros. Dans cette organisation vaguement paramilitaire baptisée Sea Org, le personnel sert en uniforme de marin. Seuls les plus dévoués à la cause peuvent en faire partie. Parmi eux se trouve Mary Sue, la troisième femme de Ron Hubbard, qu’il a épousée en 1952. L’église peut aussi se féliciter de disposer d’un commando d’élite, « les messagers du commodore », composé majoritairement d’adolescentes en mini-short et débardeur qui obéissent à Hubbard sans broncher, lui servent à boire, notent chacune de ses déclarations, transmettent ses ordres, préparent son bain et allument ses cigarettes Kool.

Michelle « Shelly » Barnett est alors la plus jeune des messagères. Sur les clichés de l’époque, elle a des airs de gentille nymphette blonde. Elle est devenue « messagère » au début des années 1970, à l’âge de 12 ans. Son père, Barney, était un homme à tout faire qui galérait pour trouver du boulot. Sa mère, Flo, souffrait de troubles psychologiques. Tous deux croyaient tellement à la scientologie qu’ils avaient confié leurs filles, Shelly et Clarisse, aux bons soins de Ron Hubbard. L’éducation des gamines s’est ainsi résumée à l’évangile selon Hubbard : des êtres immortels, appelés « thétans », sont emprisonnés dans des corps humains dont ils ne peuvent sortir à cause des « engrammes », des traumatismes accumulés au cours de vies antérieures. Seul un processus thérapeutique (appelé « l’audition » dans la terminologie interne) peut libérer ces esprits.

Les « messagers » étaient bien sûr des serviteurs zélés de Hubbard – après tout, il était leur père de facto. Mais plusieurs sources assurent que Shelly lui vouait une véritable adoration : elle buvait ses paroles et exécutait ses consignes avec un sérieux qui jurait avec son look de gamine. « Vous l’auriez vue, cette petite blonde en baskets, se souvient Mike Rinder, un ancien cadre de Sea Org. Soudain, elle se mettait à vous cuisiner : “Qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? Et pourquoi vous agissez de la sorte ?” »

Des traîtres partout

Shelly quitta le cargo au milieu des années 1970. Quelques années plus tard, onze scientologues, dont Mary Sue, ont été inculpés pour « vol » et « association de malfaiteurs ». Tous ont été condamnés à des peines de prison ferme. Le « commodore », lui, a été exonéré de poursuites, quoique la justice l’ait considéré comme complice. Paniqué, il a vécu ses dernières années dans une folie paranoïaque. Il voyait des procureurs et des traîtres partout – des « apostats », comme disent pompeusement les scientologues. Il avait même monté une petite équipe appelée All Clear, dont le but était de contrecarrer les menaces judiciaires. Ce groupe était essentiellement composé d’anciens de Sea Org, mais son chef était un jeune homme de 21 ans, David Miscavige.

Petit homme (environ 1,65 m) souffrant d’asthme chronique, Miscavige a toujours cherché à dépasser ses limites physiques. Élevé dans la banlieue pavillonnaire de Philadelphie, il a fait siennes les deux passions familiales, le football américain et la scientologie. À l’âge de 12 ans, il participait à des « auditions » avec des adultes. À 16 ans, il décidait de lâcher les études pour signer, comme toute nouvelle recrue de Sea Org, un contrat inconditionnel l’engageant pour à peu près un milliard d’années.

Il s’installa alors au quartier général de Clearwater, en Floride. « C’était un vrai connard, témoigne Mark Fisher, scientologue repenti. Il sympathisait avec vous sur le mode : “Eh mec, comment ça va ?”, mais il était le premier à vous poignarder dans le dos. Si vous faisiez quelque chose de travers, il vous balançait direct. » Un jour, Fisher lui confia ses doutes sur la scientologie. « Il a fait en sorte que mes affaires soient dégagées du dortoir et déposées dans le hall. Il m’a fichu à la porte et je n’avais plus d’endroit où dormir. »

À l’époque, le charisme de Miscavige est particulièrement efficace auprès des « messagères » qui attendent d’embarquer avec Hubbard. Parmi elles, Shelly. Elle a seulement neuf mois de moins que lui et toujours l’air d’une jeune fille de 15 ans qui glousse en écoutant les chansons de John Travolta. Leur idylle débute vers 1978, dans le cadre rustique du siège de la scientologie : Int Base, à San Jacinto en Californie. Hubbard et ses amis ont transformé cet ancien ranch au milieu de nulle part en centre ultramoderne, avec studio de cinéma, dispositif de sécurité de pointe et villa à 10 millions de dollars pour le boss.

Si le tempérament volcanique de Miscavige se manifeste par de soudains accès de violence verbale et physique, comme en témoignent plusieurs sources (il est allé jusqu’à frapper son propre auditeur), la plupart du temps, le jeune prodige se montre jovial. (Un avocat des Miscavige a qualifié de « fausses » les allégations relatives au caractère et à la violence supposés de son client.)

Leur histoire d’amour n’arrange pas la réputation de Shelly. Certaines filles la jugent trop jeune et ambitieuse et la tiennent souvent à l’écart. « Ça l’agaçait vraiment beaucoup, se souvient un ancien « messager ». Elle pétait les plombs d’une façon un peu désespérée. Clairement, Shelly, c’était la fille solitaire qui s’est sentie exclue toute sa vie. » Shelly se concentre alors sur David. Ils se marient en 1982 près de Los Angeles et forment instantanément le « couple en vue » de Sea Org. Avec l’accent sur le mot « couple ». « À cette époque, Shelly était beaucoup moins soumise. Elle était l’égale de David, se souvient Mike Rinder. Ce n’était pas une novice et elle était pleine d’allant. » Le timing était parfait. Ron Hubbard était devenu une sorte de colonel Kurtz dansApocalypse Now, ce qui créait une vacance du pouvoir à laquelle il fallait remédier d’urgence. David Miscavige écarta ses rivaux avec habileté. Et lorsque Hubbard mourut en 1986, Miscavige tenait la scientologie entre ses mains.

Lieux de détention secrets(…)

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