Pourquoi les témoins de Jéhovah s’obstinent à sonner aux portes

Pourquoi les témoins de Jéhovah s’obstinent à sonner aux portes

Maryne Cervero | Rue89
  • Selon d’anciens adeptes, le démarchage à domicile sert davantage à renforcer l’engagement dans la secte qu’à recruter des disciples.

Un témoin de Jehovah tient le magazine officiel de la secte, lors d’un rassemblement à Bordeaux en 2009 (Regis Duvignau/Reuters)

J’ai grandi dans une maison située non loin d’un « centre » de témoins de Jéhovah. Une à deux fois par semaine, un couple de personnes (souvent un homme et une femme, ou deux hommes) venait tenter de nous convertir, ma famille et moi.

Ça se déroulait toujours de la même façon : mon labrador leur aboyait dessus et ne s’arrêtait qu’une fois le duo parti, généralement après avoir essuyé un refus poli mais très ferme de la part de ma mère.

Aujourd’hui, au quatrième étage d’un immeuble avec digicode en plein centre d’une grande ville, je ne croise plus un seul témoin de Jéhovah. Mais si un couple décidait demain de venir prêcher à ma porte, je crois bien que je perpétuerais la tradition maternelle en balayant leur discours d’un solide « non, merci ».

J’ai rencontré trois anciens adeptes pour tenter de comprendre comment ils avaient pu encaisser ces rebuffades répétées, des années durant.

« Être mal accueilli confirmait notre croyance »

Julie, 26 ans, étudiante, a pratiqué le colportage pendant des années,en ayant conscience de toujours casser les pieds aux gens. Elle a appris très vite que les gardiens d’immeubles et concierges étaient des espèces « difficiles à séduire ». Aurélien, travailleur social aujourd’hui âgé de 35 ans, explique :

« La majeure partie du temps, lorsque je suivais mes parents dans leur démarchage, nous essuyions un refus. Les claquages de portes peuvent sembler décourageants,mais ils étaient quand même vécu positivement.

Les témoins de Jéhovah nous enseignaient que nous devions nous attendre à connaître la persécution et la réticence du monde extérieur. Le fait d’être mal accueillis ne faisait que confirmer
cette croyance qu’on nous avait inculquée. »

« En s’entêtant dans cette méthode du porte-à-porte, les témoins de Jéhovah donnent aux gens des raisons de développer de l’hostilité à leur égard »,estime aujourd’hui Julie.

Le porte-à porte pratiqué dès le plus jeune âge

Difficile de croire que des dizaines de refus successifs ne finissent pas par atteindre le moral. En réalité, les anciens fidèles que j’ai rencontrés ne sont pas dupes.

Corinne, retraitée de 70 ans, qui a fait du porte-à-porte durant de nombreuses années, ne cache pas qu’il lui arrivait parfois de « repartir totalement déboussolée » ou de « rentrer chez [elle] plutôt que de continuer » :

« La seule chose dont on parle peu, c’est la fatigue insidieuse d’une forme de surmenage. »

Et le mot est faible : pour être efficace, le protocole imaginé par la Watchtower(nom de l’organisation des témoins de Jéhovah) durant le porte-à-porte est une vraie préparation commerciale. Les adeptes y investissent une grande partie de leur temps, et ce dès leur plus jeune âge. Aurélien raconte :

« Nous lisions des livres sur le sujet, faisions des démonstrations sur l’estrade devant un auditoire fictif… Les plus jeunes étaient encouragés à faire des discours plus ou moins longs, qu’ils devaient préparer à l’avance à partir des écrits fondamentaux.

Ensuite, on allait présenter leur discours devant les autres “TJ”, et un ancien se chargeait de donner une note à l’ensemble du discours et à la façon dont l’orateur avait réussi à présenter son message. »

Entre cinq et dix ans pour se reconstruire

Cet apprentissage du démarchage débouche rapidement sur une obligation de pratique, une fois le principe bien assimilé.

« Les heures consacrées au porte-à-porte étaient contrôlées assez strictement.

Les écrits de la Watchtower disent qu’il est libre à chacun de décider combien de temps il veut consacrer au démarchage, mais dans la réalité, les membres subissent tellement de pression de la part de leurs pairs, ils veulent tellement bien paraître, qu’ils ne se laissent plus vraiment le choix. »

Julie pointe du doigt les tensions qui sous-tendent l’organisation interne de la secte :

« Au début, un adepte peut se sentir animé d’un zèle profond à prêcher la bonne parole. Avec les années, l’épuisement sape peu à peu sa joie, sans qu’il s’en rende compte.

S’il a des responsabilités, s’il doit montrer l’exemple et ne peut donc être fatigué sous peine de se voir taxer de refroidi, et bientôt d’apostat (personne qui a renié sa foi), il est le candidat idéal au burn-out. »

Il n’y a pas de pitié chez la Watchtower, même si le phénomène de dépression chronique au sein de ses membres a commencé à l’inquiéter et à la mobiliser dans les années 80. Un fléau qui continue de jouer un rôle majeur dans la vie des anciens membres, même après des années d’apostasie. Julie en sait quelque chose :

« Même en s’entourant le mieux possible, on estime qu’il faut entre cinq et dix ans pour se reconstruire après une expérience aussi traumatisante que celle vécue chez les témoins de Jéhovah. »

La foi, oui, mais aussi la peur du dernier jour

La détermination des fidèles ne vient pas exclusivement de leur foi intangible en Jéhovah. Le poids de la hiérarchie est aussi partout présent, et l’instillation minutieuse de la peur du jour dernier (Armageddon) permet à la Watchtower de garder le contrôle. Aurélien décrypte :

« Les “TJ” ont une doctrine selon laquelle ils doivent sauver les gens, en les recrutant pour leur éviter la mort lors de l’hypothétique fin du monde, que l’on connaît sous le nom d’Armageddon.

Nous étions des personnes spéciales car nous étions les seules à détenir la Vérité, et notre devoir était de faire notre mieux pour transmettre cette vérité. »

Quand on en vient à aborder la question de l’efficacité du « prêche à domicile », les ex de la secte semblent peu convaincus. « Selon mon expérience, le porte-à-porte est globalement très peu efficace pour recruter de nouveaux membres », estime Aurélien. Qui en revient à sa conviction : « Ça sert à convaincre les témoins de Jéhovah eux-mêmes. »

Mais Julie fait remarquer une évolution progressive dans l’organisation du démarchage :

« Actuellement, on voit parfois entre un et cinq fidèles faire le piquet devant des présentoirs d’imprimés sur les lieux publics de passage : lisières de marchés, grandes places publiques… »

La généralisation des digicodes est peut-être à l’origine du changement de stratégie.

Source : http://www.rue89.com/2010/12/19/pourquoi-les-temoins-de-jehovah-sobstinent-a-faire-du-porte-a-porte-181453?page=4