Quand les voyantes sont une drogue

Marie-Claude Malboeuf

Une femme a accumulé une dette de 100 000$. Une autre téléphonait en cachette sur ses heures de travail. Une troisième a appelé 42 voyantes différentes en deux semaines. Une autre, encore, a dépensé 2000$ en une seule soirée pour qu’on lui explique pourquoi ses parents avaient pu mourir à une heure d’intervalle.

D’après une étude menée auprès des membres d’un groupe d’entraide nord-américain, de nombreuses personnes risquent d’acquérir une véritable dépendance aux voyantes, et leur asservissement se révèle alors aussi dévastateur que celui des accros au casino. Pas moins de 78% des 56 participants à l’étude se débattaient avec une réelle dépendance, ce qui a été établi en utilisant une grille de critères reconnus, précise la chercheuse Robin-Mary Shepherd, que nous avons jointe à l’Université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande.

Les Québécois n’y échappent pas. «Une serveuse de restaurant volait les numéros de carte de crédit de ses clients pour pouvoir appeler la ligne aussi souvent qu’elle le voulait. D’autres prennent les cartes de leurs amis ou de leurs collègues», révèle une source de la ligne québécoise Connexion Médium.La directrice de Voyance Québec, Fléchère Falco, dit par ailleurs bloquer chaque semaine l’accès de sa ligne à de nouveaux clients, parce qu’ils semblent incapables de s’arrêter.

Pour la professeure Robin-Mary Shepherd, spécialiste en toxicomanie, il s’agit sans doute d’une nouvelle forme de dépendance, qui n’avait encore jamais été étudiée. «Avant les derniers progrès technologiques, les gens devaient prendre rendez-vous et se déplacer pour voir une voyante. Aujourd’hui, ils peuvent téléphoner ou écrire jour et nuit. Il n’y a plus de limites, et ça accélère le processus d’emprise», explique-t-elle.

Les 54 femmes et les 2 hommes ayant rempli son questionnaire consultaient toujours leurs voyantes dans des moments de détresse, pour se sécuriser. Avant de décrocher la ligne, ce besoin les obsédait. Après, ils se sentaient soulagés ou carrément euphoriques. Jusqu’à ce que l’effet s’estompe.

Plusieurs participants à l’étude souffraient de troubles mentaux diagnostiqués. L’un était même suicidaire. «Avec leurs appels, ils cherchaient à s’automédicamenter», conclut la Dre Shepherd. «Si on me faisait des prédictions négatives, j’avais une attaque de panique et je devais aussitôt consulter trois autres voyantes, pour effacer la première lecture de mon cerveau», illustre une femme.

Depuis quelques années, le centre de réadaptation montréalais Dollard-Cormier traite les cyberdépendants, mais aucun programme ne vise les accros aux voyantes. «Ces gens pourraient entreprendre une psychothérapie pour régler le problème à la base, suggère la psychoéducatrice Karen Fortin. Cela serait sans doute moins coûteux que de dépenser une fortune en voyantes, parce que l’anxiété se traite très bien avec l’approche cognitivo-comportementale.»

Après avoir emprunté cette voie, l’actrice américaine Sarah Lassez a créé le groupe d’entraide Psychic Junkie, dont les 1000 membres suivent le programme en 12 étapes des alcooliques anonymes. La Dre Shepherd a recruté les participants à son étude parmi eux.

Comment réagissent les lignes de voyance québécoises? Celle qui affiche le plus grand nombre de voyantes, Médium Québec, estime que le problème ne relève pas d’elle. À l’inverse, Connexion Médium bloque d’elle-même les clients qui dépensent plus de 2000$ par mois, assure notre source, en disant: «Mieux vaut mettre des limites nous-mêmes que d’être traînés en cour. « Voyance Québec dit bloquer les accros plus rapidement encore. Sa directrice dit avoir instauré cette politique il y a deux ans.» Ça a fait de la chicane à l’interne, dit-elle, mais c’est mieux que de se retrouver avec des mauvaises créances ou que de jeter un client à la rue. Il ne faut pas avoir de morts sur la conscience.»

Avez-vous un problème de dépendance aux voyantes? Un questionnaire en 11 points permet de le savoir. http://psychcentral.com/quizzes/psychic.htm

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