Respirianisme : mieux que le régime Dukan, les bouffeurs de lumière

RUE 89 le 02/06/2012 : « Le 16 mai, la grande prêtresse du « respirianisme » (groupe New Age qui prétend que l’homme peut se nourrir exclusivement de lumière) était en visite exceptionnelle à Bruxelles. L’occasion d’aller écouter la gourou d’un courant qui aurait déjà causé la mort de cinq personnes (trois selon le Sunday Time, une selon Krone.at et une dernière selon The Local) et revendique 40 000 fidèles ».

« C’est donc comme ça qu’on se retrouve, un soir de semaine à Bruxelles, à troquer son très banal steak-frites contre un dîner cosmique. Dans une salle pleine à craquer de silhouettes faméliques et de bobos aisés, nous voilà prêts à « manger de la lumière », guidés par Jasmuheen, grande prêtresse, tunique bleue pailletée sur fuseau noir, cheveux blonds coupés court, sourire invariablement fiché aux lèvres.

Rappelons brièvement avec qui nous sommes allés casser la croûte.

Dix-neuf ans sans manger Jasmuheen, quinqua australienne, développe depuis une vingtaine d’années une théorie new age au fondement assez simple : pour atteindre le bonheur, l’homme pourrait arrêter de manger et se nourrir exclusivement de lumière, moyennant un protocole strict de méditation et de jeûne. Elle-même jure n’avoir rien avalé depuis dix-neuf ans, hormis une tasse de thé par ci par là.

Une fable difficile à croire, surtout depuis la diffusion d’une émission de télévision australienne, en 1999, où la belle blonde avait accepté de jeûner devant la caméra. L’expérience avait tourné court, au bout de quatre jours, le médecin jugeant rapidement son état de santé préoccupant.

« L’échec respirianiste »

En anglais. Voir à partir de 6’36 »

Le hic : au moins cinq personnes sont décédées après avoir suivi le processus respirianiste. La dernière en date, une Suisse de 62 ans, a été retrouvée morte de faim en avril dernier, après avoir suivi le régime préconisé. Jasmuheen se défend de toute responsabilité, rejetant la faute sur les « cadavres », qui n’auraient pas bien suivi ses préceptes. Mais la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) et son pendant belge, le Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN), s’inquiètent depuis des années des dangers sanitaires de ce mouvement.

Malgré tout, Jasmuheen revendique 40 000 adeptes (certainement surévalués) et propose des stages et conférences toujours bien remplis. Ce soir, à Bruxelles, ils sont environ 130 à boire ses paroles.

1

L’Occident se trompe « En Occident, nous avons oublié notre essence », lâche la grande prêtresse, qui explique avoir été déçue, enfant, de parler à un Jésus qui ne lui répondait jamais. Après avoir roulé sa bosse en Inde, rencontré un gourou, médité 23 heures par jour, l’Australienne aurait accédé à sa lumière divine et donc à la paix intérieure.

« J’ai réalisé que cette essence était une ressource phénoménale, et que je n’avais plus faim. Je me suis dit, il doit bien exister une source libre et gratuite pour que chacun puisse être libéré. »

Les uns applaudissent, les autres sourient, tous sont médusés.

Frédéric Lenoir, sociologue des religions, décode le succès de ce type de mouvements qui fleurissent en Occident :

« Le croire n’a pas disparu de nos sociétés occidentales, mais il a opéré une profonde mutation. Le discours des grandes traditions religieuses n’apparaît plus comme crédible, pour plusieurs raisons : la science est passée par là, les institutions sont en crise, la quête de sens s’est individualisée.

Certains se tournent vers le développement personnel, d’autres vers la philosophie. Le flottement du croire peut aussi être récupéré par des groupes new age. La question de la dérive sectaire, elle, n’est pas forcément corrélée à cette mutation. Simplement, dès qu’un discours est légitimé par l’irrationnel, il peut dévier. »

2

Le test qui tue Après un speech bien rôdé d’une heure et demie sur les bienfaits de la lumière – y compris pour résoudre la faim dans le monde – Jasmuheen passe aux tests pratiques avec résultats 100 % garantis.

Exercice du jour : comment demander à notre essence divine si nous pouvons arrêter de manger et si oui, dans quelles proportions. Debout, les yeux fermés, adressez-vous à votre moi intérieur :

« Le Prana (la lumière) me nourrit-il à hauteur de 50% ? »

Répétez inlassablement la formule jusqu’à ce que votre corps penche. Vers l’avant, la réponse est oui, vers l’arrière, la réponse est non. Un peu basique dans le genre travaux pratiques… Mais tout le monde a penché dans le bon sens. C’est l’extase.

Pour Frédéric Lenoir, ce besoin de résultats tangibles s’inscrit dans une tendance de fond :

« Le croire s’est largement individualisé. Chacun cherche à valider sa croyance par sa propre expérience. Il recherche un mieux être ici et maintenant, a besoin de résultats, ce que les grands récits monothéistes n’offrent pas, même s’ils s’y adaptent ».

3

Le dîner cosmique (avec session ventriloque d’esprit) Après les exos, place au clou du spectacle : le dîner cosmique. Lumière tamisée, douce mélodie en fond sonore, la grande prêtresse lance le banquet virtuel.

« Fermez les yeux, ralentissez votre respiration. Vous puisez maintenant ce qu’il faut en vitamines, minéraux, protéines. Je suis éternel… Je suis infini… Je suis la paix. »

La salle est en transe, les uns joignent les mains, les autres s’allongent, ouvrent les bras. Après cette demi heure de semi coma, coup de théâtre : voilà Jasmuheen prise d’une violente quinte de toux. Sa voix change, se fait plus rauque.

« Chers amis, nous avons dû faire un ajustement au larynx de cette femme pour vous transmettre un message. Vous pouvez nous appeler le collectif des êtres de lumière. »

Ne me dis pas que des esprits nous parlent ? Si, si, apparemment, Jasmuheen discute régulièrement avec les anges, la Vierge, Jésus, et autres esprits en pagaille.

« Vous êtes entrés dans un moment critique de votre évolution. Votre monde va faire comme la civilisation Maya autrefois, vous allez effectuer une transmigration en masse pour accéder à l’unité. »

Amis de la poésie apocalyptique, bonsoir. Il est quasi 23 heures, et là, tout de suite, j’ai un peu du mal à capter la substantifique moelle de ce discours un brin « Guerre des étoiles ». Grâce à Dieu, nos amis esprits semblent plutôt à cheval sur les horaires :

« Nous sommes sensibles au fait que votre temps est limité ce soir. Nous allons y revenir plus tard, au fil des jours où vous serez réunis. Nous avons tant de choses à vous dire. »

Bah oui, forcément, il y a un stage de quatre jours à 440 euros prévu après la conf, ça serait dommage de le louper.

Jasmuheen sera ensuite en visite à Paris en octobre prochain. Date à confirmer.

Infos pratiques

« Croire à l’incroyable »

Dd Romy Sauvayre

Ed. Presse universitaire de France, 424 pages, 27,50 euros———–


http://blogs.rue89.com/religion/2012/06/02/mieux-que-le-regime-dukan-les-bouffeurs-de-lumiere-227651

SOURCE / Rue89

Chloé Andries Journaliste