Secte. Le douloureux retour à la vie des rescapés des «mêlées célestes»

Publié le 22.01.2013, 11h15

 Lisieux (Calvados), le 28 novembre 2012. Une peine de cinq ans de prison ferme a été requise par le procureur contre Françoise Dercle, responsable de la communauté du Parc d’Accueil, un groupe sectaire.

Lisieux (Calvados), le 28 novembre 2012. Une peine de cinq ans de prison ferme a été requise par le procureur contre Françoise Dercle, responsable de la communauté du Parc d’Accueil, un groupe sectaire. | Document France 3 Basse-Normandie

Ils parviennent enfin à prononcer le mot « secte », à retrouver un semblant de relations sociales, à goûter aux plaisirs simples de la vie. Valérie, 45 ans, et Pierre*, 41 ans, ont vécu cinq ans au sein de la communauté du Parc d’Accueil, à Lisieux (Calvados), un groupe sectaire d’une dizaine de personnes, dont les activités ont pris fin en juin 2007 avec l’intervention de la police. <btn_noimpr>

Françoise Dercle, 56 ans, la responsable de cette secte, jugée fin novembre à huis clos, risque cinq ans de prison ferme — la peine maximale requise par le procureur — pour avoir placé sous sa coupe, escroqué, battu, humilié et forcé ses adeptes à participer à des orgies sexuelles, baptisées « navigations » ou « mêlées célestes ». Le tribunal correctionnel de Lisieux rend sa décision ce mardi matin. Pierre et Valérie attendent une sanction exemplaire, passage obligé dans leur reconstruction. « Pour nous, c’est loin d’être terminé. Certaines plaies sont encore à vif », souligne l’ancien adepte, qui, comme six autres personnes, a d’abord été mis en examen (pour viol), avant d’être considéré comme victime à part entière.

« Abasourdis » par la « montagne de souffrances » qu’ils ont endurée

Pierre et Valérie, tombés amoureux au moment de leur entrée dans la secte, en mai 2002, et aujourd’hui mariés, restent encore « abasourdis » par la « montagne de souffrances » qu’ils ont endurée. « Quand je repense à la façon dont je me suis fait avoir, je trouve ça pathétique », reconnaît d’ailleurs Valérie, qui évoque une « faille affective à un moment de la vie » que la gourou a prétendu combler, avant de l’exploiter à son profit. « Il y a d’abord cette phase de séduction, où vous vous sentez écouté, détaille-t-elle. Alors, on se livre. » « La gourou se présentait comme une simple mère de famille, se confiait et avait un discours cohérent, avec un côté psychologue », poursuit Pierre.

Et puis, peu à peu, le glissement. Sous couvert de recherche spirituelle, Françoise Dercle affirme être « en proximité avec Dieu », avant de prétendre incarner purement et simplement « la reine du royaume de Dieu sur terre ». « Cela a été très progressif, elle avait un vrai pouvoir oratoire et adaptait sans cesse son discours », insiste Valérie, soucieuse de démontrer la complexité du phénomène. « J’ai parfois l’impression que personne ne nous comprend, même les psychologues », soupire d’ailleurs Pierre.

Leur couple «a survécu par miracle»

Aujourd’hui, il se demande encore comment lui et sa compagne ont pu être « happés aussi facilement ». Trois semaines après leur coup de foudre, ils demandent à se marier, mais Françoise Dercle refuse, tout comme elle leur interdira d’avoir des enfants. « Nous aurions dû partir… Mais, à ce moment précis, ça ne nous a pas effleuré l’esprit. Aujourd’hui encore, cela me paraît incompréhensible », avoue Pierre. Leur couple, «qui a survécu par miracle », dit Valérie, a été « notre joie, mais aussi notre drame », analyse son mari. La gourou use de chantage, menaçant de les séparer à la moindre incartade. Leurs tentatives de départs sont avortées, par peur de perdre l’autre. « On n’avait nulle part où aller, nous avions rompu avec nos familles et nos amis, déménagé… et versé la quasi-totalité de nos économies », justifient-ils.

Pendant six ans, ils vont vivre comme des automates, allant travailler la journée — elle dans le secteur social, lui dans le bâtiment —, retrouvant le groupe et son ambiance totalitaire le soir. Noël et les anniversaires ne sont plus fêtés, remplacés par des orgies dont les couples sont formés par Françoise Dercle. Au procès, celle-ci a reconnu avoir demandé à une mère de coucher avec ses fils, « parce qu’on était dans une autre dimension, la cinquième… », a-t-elle justifié, sidérant l’assistance.

Le 27 juin 2007, après la plainte d’une adepte, la police arrête tous les membres du groupe. « C’est comme si on s’était réveillés d’une hypnose, raconte Pierre. On ne savait même pas qui étaitprésident de la République… » « Avec le recul, on a réalisé que ça aurait pu tourner très mal, enchaîne Valérie. A la fin, elle nous disait qu’il fallait rire de tout, que la mort ne comptait pas. Sans l’intervention de la police, on ne serait peut-être plus vivants aujourd’hui… »

A sa sortie, le couple a 800 € en poche, un pouvoir de décision totalement annihilé et une peur panique de Françoise Dercle. Celle-ci a longtemps hanté les cauchemars de Valérie : le couple a aussi mis trois ans avant de réaliser qu’il avait désormais « le droit » de se marier, ce qu’il a fait en 2010.

* Les prénoms ont été modifiés. 

 

Le Parisien

Source : http://www.leparisien.fr/faits-divers/secte-le-douloureux-retour-a-la-vie-des-rescapes-des-melees-celestes-22-01-2013-2502297.php