Sur le rejet moderne de la science

par Hubert Krivine – SPS n°304, avril 2013

La science a aujourd’hui mauvaise presse. Une des raisons est qu’on a fréquemment voulu faire passer pour vérités scientifiques « indiscutables »1 des choix à forte charge politique. Le pas est alors vite franchi : on pourrait faire dire n’importe quoi à la science. De plus, le grand public ne connaît la science que par ses applications, des meilleures aux pires. Voilà pourquoi l’euphorie qu’elle a engendrée au XIXe siècle laisse aujourd’hui place au scepticisme, en tout cas dans les pays riches.

Ce désenchantement, accentué par la « découverte » que le progrès scientifique ne coïncide pas nécessairement avec le progrès social, explique le succès d’un relativisme mondain, doutant du statut particulier de la connaissance scientifique : la démarche scientifique, comme toute construction humaine, ne pourrait échapper à sa détermination sociale. Il y aurait la science des blancs, des noirs, des femmes, des minorités opprimées2, etc. Mais la science tout court serait une mystification. Cette désillusion a également favorisé le renouveau de divers fondamentalismes religieux, soit sous leur forme caricaturale comme le créationnisme, soit sous la variante plus présentable du « dessein intelligent ». Pour Galilée, le livre de la Nature était écrit dans le langage mathématique. Pour les littéralistes (tenants d’une lecture à la lettre des Livres sacrés), il serait figé dans l’écriture de la Bible ou du Coran.

Un nouvel obscurantisme aux formes diverses

Schématiquement, on assiste, d’une part dans les pays développés – mais pas exclusivement3–, à un rejet croissant de la science ; d’autre part, dans les pays pauvres – mais pas exclusivement non plus4 –, à un développement des fondamentalismes religieux.

Dans les pays riches, le rejet de la science se nourrit de la croyance que ses applications industrielles ou militaires seraient les conséquences inéluctables du développement scientifique. Beaucoup de ces applications, dont les motivations sont en fait économiques ou politiques, affectent la santé, l’emploi5 ou l’environnement avec des effets souvent jugés négatifs ou dangereux. Les réactions sont alors salutaires. Mais ces réactions risquent d’être stériles si les protestataires prennent pour argent comptant la propagande même des groupes de pression, propagande qui justifie des options éminemment politiques ou sociales par des nécessités prétendument « scientifiques ». Admettre la responsabilité de « la science » dans ce type de décisions, et donc renoncer à l’utiliser pour, éventuellement, questionner ces options, c’est abandonner l’avantage de la rationalité au camp adverse.

Dans les régions pauvres, le maintien de la mainmise brutale des principales puissances économiques suscite une réaction naturelle de défense de la part des populations qui en sont les victimes. Dans les pays de culture islamique, après le recul des mouvements nationalistes laïques, le renouveau des fondamentalismes religieux apparaît souvent comme une forme radicale de résistance matérielle et culturelle. Ailleurs, la prolifération de sectes évangéliques, malgré des implications politiques différentes, assure la même fonction : allier une entraide matérielle réelle à une exigence de dignité, voire de rédemption morale. Il ne s’agit pas tant ici d’une régression par rapport à la rationalité du siècle des Lumières que ces pays n’ont pas ou peu connue, que d’une identification de cette rationalité aux « bienfaits de la civilisation occidentale ». La lutte nécessaire contre les superstitions religieuses devra tenir compte de cette méfiance.

Une confusion entretenue sur le terme « science »

En fait, la plus grande confusion règne sur le mot science qui peut correspondre à au moins trois acceptions :

(1) Outre la somme des connaissances acquises, la recherche rationnelle de lois permettant de comprendre (et d’agir sur) les processus de la nature (voire de la société) et aboutissant à des résultats universels, c’est-à-dire indépendants de la personnalité de celui qui les énonce (même s’il est en général, aujourd’hui, mâle, blanc, écrivant l’anglais et d’origine sociale plutôt favorisée) ; ces lois sont donc en principe testables par toute fraction de la communauté humaine.(…)

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