Blagnac. Nouvelle alerte sur les Béatitudes

PUBLIÉ LE 12/10/2012 08:30

Comme il en a désormais l’habitude en fin de conseil municipal, lors des questions diverses, l’élu d’opposition Régis Léonard a tenu à informer ses collègues de la sortie de deux livres qui condamnent les agissements de la communauté religieuse des Béatitudes dont le siège est sur le domaine de Maniban à Blagnac.

«Nous avons plusieurs fois alerté le conseil municipal sur les agissements de la communauté des Béatitudes, sur ses pratiques sectaires, dangereuses pour les individus et les familles», a indiqué l’élu. «Nous n’avons pas été entendus pourtant tout au long du  »Livre noir de l’emprise psycho-spirituelle», les témoignages d’anciens membres des Béatitudes sont accablants.

Dans l’autre livre  »Apocalypse menace imminente ? Les sectes en ébullition » de Georges Fennech, plusieurs pages sont consacrées à Blagnac.

Quand allez-vous monsieur le maire regarder la vérité en face et penser aux Blagnacais ?». Interpellé, Bernard Keller a répondu : «Je suis surpris que la justice ne se soit pas encore emparée du dossier. J’ai eu l’assurance de l’évêché que les Béatitudes ne sont pas une secte. Allez en parler à monseigneur le Gall», a conclu le maire.

La Dépêche du Midi

Source : http://www.ladepeche.fr/article/2012/10/12/1462953-blagnac-nouvelle-alerte-sur-les-beatitudes.html

Quand les enfants souffrent de leur arbre généalogique

 

PARIS, 3 sept 2012 (AFP) – Ils ont entre 6 et 11 ans, on pourrait les croire insouciants comme tous les enfants de leur âge. Mais ils souffrent des « péchés graves » de leurs aïeux et il leur faut purifier leur arbre généalogique. D’où l’idée née dans l’esprit du père bénédictin Joseph-Michel Lemaire, issu de la communauté des Béatitudes, de créer en 2003 la « Maison d’Abba », où, lors de retraites, les enfants prient pour la « délivrance » de ces maux héréditaires et de leurs influences maléfiques.Dans son « Livre Noir », le Collectif CCMM des victimes et familles de victimes du psycho-spirituel reproduit le questionnaire « confidentiel » adressé aux parents souhaitant inscrire leur progéniture à une retraite à la Maison d’Abba.

Où il est demandé notamment : « Y-a-t-il chez vos ascendants suicides, magie, sorcellerie, alcoolisme, appartenance à la franc-maçonnerie, esprit de violence, athéisme, spiritisme, magnétisme, voyance ?

La conception a-t-elle été précédée d’une fausse couche ou d’un avortement ? La vie intra-utérine (grossesse) a-t-elle été paisible ? Difficile ? Sujette à des tensions conjugales ? Assombrie par une catastrophe naturelle (incendie, inondations, tempête …)

L’enfant est-il né le cordon autour du cou, par césarienne, accouché au forceps, placé en couveuse ? Le père était-il absent à la naissance ?

S’ensuit une longue demande de renseignements sur les difficultés relationnelles de l’enfant, son tempérament – « anxieux, jaloux, colérique, désobéissant, désinvolte (m’en foutisme) » -, ses problèmes : énurésie, phobies…

On en vient, comme toujours au chapitre des « guérisons intérieures », aux « blessures de la sexualité ». L’enfant a-t-il été confronté à la pornographie ?

Autres éléments d’importance pour la « Maison d’Abba » : a-t-il joué aux Pokémons, à des jeux de stratégie, est-il passionné par Harry Potter ?

Autant de questions, autant de réponses « déterminantes » quant aux « blessures ».

Dans un document confidentiel réservé aux évêques, il y a 18 mois, le psychiatre Bertrand Guiouillier s’érigeait contre la recherche abusive du traumatisme dans les pratiques de « guérison intérieure ».

« L’émotion transmise in utero est surestimée et figée, ne laissant pas place à une évolution adaptative, vivante. La distinction entre l’enfant imaginé, fantasmé par la mère, et l’enfant réel n’existe pas ».

En outre, écrivait-il, « on n’échappe pas à sa destinée. Il n’y a place ni pour des phénomènes de résilience, ni pour des évolutions positives de sorties de crises humaines (…) Il est fait appel à un dieu magique qui viendrait gommer les imperfections humaines ».

Dans une vidéo, Alain, un ancien membre de la communauté charismatique des Béatitudes, ayant lui-même participé à ces séances de guérison sur les enfants, lance un cri d’alarme aux parents : « Je vous en prie, n’entrez pas dans ces trucs-là. Surtout n’y conduisez pas vos enfants. C’est une vraie arnaque ! ».source : 03/09/2012 07:38:16 GMT+02:00 #717369 DVBP 373 OET02 (4) AFP (489)

Les Béatitudes peuvent-elles être sauvées ?

Une enquête de Marie-Lucile Kubacki

LA VIE du 14 juin 2012

Splendeurs et misères d’un charisme publié le 14/06/2012

Pour comprendre l’esprit de la communauté, fruit de Vatican II, il faut remonter à ses origines. Quand Gérard Croissant, alias Ephraïm, fonde, en 1973, la communauté du Lion de Juda et de l’Agneau immolé (ancien nom des Béatitudes), son idée est de réaliser les grandes intuitions du Concile dans une nouvelle forme de vie communautaire : celle du « peuple de Dieu » où laïcs et consacrés prient et vivent ensemble, à égalité. Il insiste aussi sur la redécouverte des racines juives du christianisme, à travers notamment la célébration du shabbat et les danses juives.

C’est aussi l’époque du renouveau charismatique, un doux vent d’euphorie souffle sur l’Église catholique, où l’on exalte les dons donnés par le Saint-Esprit, comme le charisme de guérison. Les « charismatiques » veulent exprimer leur foi dans un langage à la fois affectif et spirituel, plus prophétique, qui séduit… Quand elle arrive aux Béatitudes, Gisèle est fraîchement convertie, elle ne maîtrise pas les « codes » de l’Église : « Au moment de ma conversion, j’ai essayé de m’intégrer dans une paroisse, je voulais parler de ma foi, mais je ne savais ni à qui m’adresser, ni en quels termes le faire. Aux Béatitudes, à Cuq-les-Vielmur (Tarn), j’ai trouvé une famille accueillante et chaleureuse ». La communauté, aussi, accueille des pauvres, des pauvres en esprit, abîmés par la vie. Mais, dès les premières années, la manière de vivre les grandes intuitions de départ est éprouvée par la réalité, mise à mal par des abus de pouvoir… Pourtant, bon nombre de ceux qui restent, comme cette sœur qui a pour prénom de profession Thérèse d’Avila, et qui a fait beaucoup de missions à l’étranger, croient encore à la beauté du charisme pour lequel ils se sont engagés : « J’ai été envoyée à l’autre bout du monde fonder des maisons avec la confiance de mes responsables et j’avais les mains libres. Nous étions jeunes et devions mûrir, mais il y avait un bel élan, un peu fou, je le concède, mais fructueux à certains égards. La preuve en est l’extraordinaire expansion de la communauté en quelques années. »

Aujourd’hui, une question demeure, et non des moindres : dans quelle mesure cet élan garde-t-il sa valeur quand celui qui l’a initié s’est rendu coupable de telles déviances ? « Une personne peut recevoir un authentique charisme de fondateur, mais ensuite le dévoyer du point de vue personnel, dit le frère Henry Donneaud. Le charisme est différent de la grâce de sainteté. Il faut donc que la communauté renonce à avoir un saint fondateur, qu’elle en fasse le deuil. » La décision de fermer la maison de Cordes-sur-Ciel et une autre en milieu rural a été prise. Les Béatitudes réfléchissent à des implantations en milieu périurbain pour redynamiser leur vocation principale, celle de l’accueil. À la recherche d’un nouveau souffle.

ENQUÊTE Les Béatitudes peuvent-elles être sauvées ? Marie-Lucile Kubacki – publié le 14/06/2012

Ébranlée par de graves scandales et dérives, cette communauté de religieux et de laïcs connaît une refondation délicate. C’est un château perdu dans la forêt aveyronnaise. Derrière le porche de pierre, une abbaye cistercienne du XIIe siècle, désertique mais bien entretenue. Ils sont quatre, le père Jean-Baptiste Tison, Alain, Gisèle et Murielle, à faire vivre ¬Bonnecombe. Quatre anciens des Béatitudes, à se battre depuis dix ans pour dire leur vérité, celle des vic¬times d’une certaine époque de la communauté. Une mémoire qui -permet de comprendre le travail de refondation qui a lieu en ce moment dans cette communauté nouvelle, issue du renouveau charismatique.

Quand il arrive en 1975, Alain est toxicomane « et complètement paumé ». Il rencontre Ephraïm, le fondateur et modérateur général, qui en fait rapidement l’un de ses possibles successeurs. À l’époque, il ressent de violentes douleurs dans les articulations, une conséquence de son addiction à la drogue. Ephraïm le convainc qu’il vit la Passion du Christ : « Chaque vendredi, je restais alité en me tordant de douleur, je ne laissais personne m’approcher. » Ephraïm pra¬tique alors sur lui des exorcismes à répétition et expérimente ses techniques psychospirituelles : « J’étais son cobaye, je subissais des séances de programmation neurolinguistique, d’hypnose… Pour se justifier, il disait que la Vierge lui était apparue. »

Ephraïm lui faisait porter un habit religieux, lui disait qu’il était prophète, voulait en faire un prêtre. Près de 30 ans plus tard, Alain, aidé par les trois autres, finit par consulter un psychiatre qui pose un diagnostic. Sous traitement médical, il prend conscience de ce qui lui est arrivé, de ce que, sous influence, il a fait subir aux autres. Depuis, il essaie de se reconstruire en acceptant ses souvenirs. Lucide, il explique : « La reconstruction passe par l’acceptation de la vérité. »

Mais évidemment il n’y a pas que ceux de Bonnecombe. En 2006, d’anciens communautaires, Myriam, infirmière en psychiatrie, et Pascal Michelena publient un livre choc, les Marchands d’âmes (Golias). Ils y racontent leur passage aux Béati¬tudes de 1998 à 2002. Ils dénoncent des abus de pouvoir et des problèmes de confusion mentale consécutifs à des dérives dans l’exercice de pratiques mélangeant le psychologique et le spirituel. En 2007, le Vatican donne une série de directives à la communauté pour améliorer la situation, notamment celle de « choisir entre la vie monastique ou celle d’une communauté de laïcs ». En effet, l’intuition originale d’Ephraïm est de rassembler laïcs, religieux et religieuses pour vivre pleinement la communion des états de vie dans l’esprit de Vatican II. De fait, il existait au sein des Béatitudes une partie des laïcs qui vivaient comme des religieux, portant l’habit monastique et un prénom de profession, deux attributs, qui, comme le souligne Rome, sont « non conformes au statut de laïc que la communauté revendique ».

Le Vatican place donc la communauté sous l’autorité de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée (CIVC), à la fin de l’année 2008. C’est alors que survient un nouveau scandale. Une affaire de pédophilie met en cause le chantre de la communauté, Pierre-Étienne Albert, un proche d’Ephraïm, qui avoue une cinquantaine d’agressions perpétrées sur des enfants âgés de 5 à 14 ans, commises entre 1985 et 2000, et accuse les anciens modérateurs d’avoir couvert ses agissements malgré ses appels à l’aide. Jugé coupable par le tribunal de Rodez, en décembre 2011, il purge une peine de cinq ans de prison. Face à la complexité des problématiques, la CIVC a nommé un commissaire pontifical, Henry Donneaud, frère dominicain, pour reprendre les rênes des Béatitudes en 2010. Pour être sauvées, explique le Vatican, les Béatitudes doivent accepter de se refonder. Cesser les pratiques d’accompagnement psychospirituel. « Je me souviens d’une femme qui avait subi un viol, raconte Gisèle. L’animateur de la session lui a demandé de revivre son viol en souvenir… Pendant des semaines, elle a été hantée par des cauchemars de plus en plus traumatisants. »

Décompensations, ruptures fami¬liales : en 2005, déjà, un rapport confi¬dentiel de l’Église catholique adressé aux évêques de France et aux responsables de communautés religieuses tirait la sonnette d’alarme sur « la confusion entre psychologique et spirituel dans les communautés ». À l’époque, certains « praticiens » cumulaient les pouvoirs de psychothérapeute, d’accompagnateur spi¬rituel et, parfois, de responsable de maison. Depuis la parution des directives vaticanes en 2007, affirme Henry Donneaud, « les pratiques mélangeant le psychologique et le spirituel ont complètement cessé dans la communauté ». La difficulté est que « des dérives résiduelles ont persisté, dans des endroits fondés par Ephraïm à un moment où il n’était plus à la tête de la communauté. Des endroits qui n’ont rien à voir avec les Béatitudes et sont sous la surveillance des dio¬cèses concernés. » Pour ce qui concerne les Béatitudes, à Cuq-¬les-Vielmur (Tarn), des « sessions de restauration intérieure » dites « Nicodème » ont succédé aux anciennes sessions de « guérison ». On accède au château Saint-Luc, isolé dans la verte campagne tarnaise, par une petite route dépar¬tementale. D’anciens communau-taires craignent que le contenu des retraites ne soit le même qu’avant. Une accusation que réfute le frère Bernard-Marie, responsable du lieu : « Ce sont des retraites spirituelles. On ne fait pas un parcours systéma¬tique du sein de la mère jusqu’à l’âge adulte… Cela évite de remuer toutes les émotions de la vie passée, ce qui pourrait provoquer des phénomènes de décompensation. Si la personne manifeste une difficulté psycholo¬gique, nous l’incitons à faire un travail thérapeutique avec un spécialiste. En aucun cas, nous ne pratiquons nous-mêmes de thérapie, il est évident que ce n’est pas de notre ressort. »

Par ailleurs, depuis les débuts, laïcs et religieux partagent une même vie communautaire. Mais, à force d’être proches, des couples et des familles calquent leur mode de vie sur celui des moines, décidant d’être aussi pauvres, obéissants et chastes qu’eux. Inversement, Ephraïm, diacre et fondateur, a reconnu des « unions mys¬tiques » avec des sœurs. La confusion donc régnait quant à la manière de vivre la communion des états de vie. En 2007, le Vatican notait même « avec surprise l’expression “enfants communautaires” », ce qu’il juge « inadmissible ». Pour remédier à cette confusion, pointée comme « l’un des principaux points de dérive », une priorité de la gouvernance d’Henry Donneaud a donc été de préciser canoniquement les spécificités de chaque état de vie, mais aussi d’établir des responsables et de mettre en place des formations par branche.

En effet, il n’existait aucune formation à la vie consacrée, hormis pour les prêtres. Depuis 2010, un noviciat a été mis en place en France et un second en Afrique. Et il est désormais obligatoire, dans les couples, que l’un des conjoints travaille : le but est de s’assurer que les familles soient financièrement indépendantes. Les situations ne sont cependant pas comparables d’une maison à l’autre et évoluent avec le temps. Dans certains lieux, les laïcs bénéficient d’une grande auto¬nomie depuis les débuts. À Cuq-les-Vielmur, où vécurent les Michelena (auteurs des Marchands d’âmes), Daniel et Marie-Gabrielle Creton affirment que leur vie de famille s’est toujours « paisiblement déroulée » : « Nous ne serions jamais restés si nous n’avions pu assumer l’éducation et l’avenir de nos enfants. Ce sont d’ailleurs nos enfants qui ont insisté pour que nous vivions ici, alors que nous venions d’y passer une quinzaine de jours. »

Si de réels efforts de refondation ont été faits, des questions, dont dépend la survie de la communauté, restent en suspens. La première est d’ordre financier. D’anciens membres des Béatitudes se retournent aujourd’hui contre la Communauté : ils portent plainte devant les prud’hommes pour obtenir le recouvrement de cotisations de retraite non payées. À 60 ans, Gisèle se trouve dans cette situation. Dans sa cuisine fraîche où elle nous reçoit, elle jette quelques bûches dans le poêle à bois et commence son récit. Infirmière, elle a vécu en communauté de 1982 à 2009 comme laïque consacrée. À l’époque, elle fait don de ses biens. Pendant près de 30 ans, elle s’est occupée successivement du tri des médicaments, de la garde d’enfants, de chantiers de réfection, de convois humanitaires en Russie, de la formation des nouveaux arrivants… Jusqu’en 2000, aucune cotisation retraite n’a été versée. En quittant les Béatitudes, elle se retrouve sans économies, avec pour toutes ressources 400 € de RSA mensuels et demande un rappel de salaires pour les cinq dernières années, ainsi que le recouvrement de ses cotisations non payées.

Si les plaignants ne sont pas nombreux devant la justice, les Béatitudes vont malgré tout devoir assumer les retraites de ceux qui sont restés et de ceux qui sont partis, soit la moitié des membres en moins de dix ans. Henry Donneaud évoque la situation financière avec gravité : « La communauté n’est pas riche du tout et le sujet est en effet problématique, admet-il. Il va falloir établir les responsabilités de chacun avant de s’attacher à trouver des solutions. Cette année, nous avons réussi à rétablir l’équilibre financier. Nous cherchons des solutions pour mettre de l’argent de côté et constituer un fonds pour faire face à cette question des retraites. Cela va prendre du temps. Si la communauté devait tout assumer immédiatement, elle n’aurait plus qu’à se mettre en liquidation, et tout le monde serait perdant. »

Le deuxième défi, et non des moindres, est celui de la mémoire. En 2011, quand ils apprennent les « graves manquements » d’Ephraïm et les « faits moralement graves » perpétrés par son beau-frère et successeur ¬Philippe Madre, par un communiqué de presse d’Henry Donneaud, la plupart des membres tombent des nues. Certains refusent de le croire. Ils pensaient que le fondateur était parti de son propre chef et ignoraient vraiment qu’il y avait été poussé après avoir été réduit à l’état laïc en 2008. Encore aujourd’hui, l’un des documents qui décrivent la spiritualité de la communauté est le Livre de vie, écrit par Ephraïm, même si la dernière édition a été retravaillée par la communauté. Autre conséquence de l’héritage du fondateur : de fortes divisions ont longtemps persisté entre les opposants et les partisans de la gouvernance de François-Xavier Wallays, dernier modérateur général, présenté dès 2000 comme le « sauveur de la communauté » par Ephraïm. Ses partisans estimaient qu’il était le garant du charisme originel et qu’il avait toujours œuvré au bien de la communauté. Ils supportaient mal l’intervention du Vatican, vécue comme une ingérence. Ses détracteurs lui reprochaient un mode de gouvernance autoritaire, un manque de dialogue et une mauvaise circu¬lation des informations. Lors d’élections internes qui s’étaient tenues en octobre 2011, il avait été réélu, comme d’autres membres de l’ancienne équipe dirigeante.

Dans la communauté, certains se disaient que si l’Église avait vraiment désapprouvé son mode de gouvernement et ses conceptions, elle l’aurait dit clairement… Et les divisions s’accentuaient. Mais les choses ont changé. Le Vatican a expliqué qu’il ne souhaitait pas du tout que François-Xavier Wallays siège à la prochaine assemblée générale, ni qu’il participe à la future gouvernance de la communauté. Signe des temps, la décision de fermer la maison de ¬Cordes-sur-Ciel (Tarn) vient d’être prise. « Nous sommes en voie d’apai¬sement, dans une phase de dialogue et de concertation », commente Henry -Donneaud, serein. Mais, pour se tourner vers l’avenir, la communauté devra trouver des personnes capables de lui faire poursuivre le chemin de maturité qu’elle a commencé à emprunter : « C’est l’un des défis, reconnaît le commissaire pontifical. Il y a eu de nombreux départs, souvent de personnes compétentes. Les dix années de l’ancien gouvernement n’ont pas vraiment favorisé l’émergence de personnalités dirigeantes, mais il en reste malgré tout, notamment au sein de l’actuel gouvernement, et de nouvelles compétences commencent déjà à émerger. » Des origines à nos jours • Créée en 1973, dans l’élan du renouveau charismatique, la communauté des Béatitudes impulse une forme de vie communautaire où laïcs et consacrés prient et vivent ensemble. Dans les maisons de formation sont proposés des retraites et accompagnements psychospirituels. Le fondateur, Gérard Croissant (alias Ephraïm), est un ancien pasteur protestant devenu diacre catholique.

• Des problèmes surgissent : confusion dans les états de vie, dérives dans les pratiques psychospirituelles, pédophilie… Depuis 2009, la communauté est en restructuration et un commissaire pontifical a été nommé en 2010 pour en diriger la réorganisation.

« L’Histoire des communautés est faite de purifications » publié le 14/06/2012 François-Régis Wilhélem est prêtre et professeur de théologie morale au Studium de Notre-Dame-de-Vie.

« La croissance d’une communauté comporte certaines analogies avec celle d’une personne, avec des passages difficiles, qui sont autant de moments de croissance, ou, comme le disent les auteurs spirituels, de “purifications”. De fait, plus la communauté découvre son identité propre et plus elle progresse en maturité ecclésiale. Grandit alors en elle la capacité de s’ouvrir paisiblement aux autres, de donner et de recevoir en même temps, sans crainte de se “perdre”. En considérant l’histoire de l’Église, on constate que d’importantes communautés (comme par exemple les franciscains jadis) ont eu, ou ont aujourd’hui, à franchir le passage délicat entre le temps de la découverte d’un charisme à travers un fondateur, ou un groupe fondateur, à celui de la transmission de ce charisme. Or, pour que celui-ci perdure, il faut que l’Église atteste sa validité, afin que d’autres personnes puissent en vivre et le faire fructifier dans l’Église… Une personnalité charismatique ne peut avoir “raison toute seule”. C’est pour elle une phase de dépouillement, de purification, où elle doit trouver sa juste place dans la communauté. En cette période de transition, l’accompagnement de l’Église s’avère particulièrement nécessaire. Vatican II rappelle à ce sujet que “le prophète” est soumis au “pasteur” (cf. Lumen Gentium 12). Comme l’a dit Jean Paul II, “charismes et institution sont coessentiels à la vie de l’Église”. L’institution n’a pas pour but d’étouffer le charisme, mais de l’authentifier et de permettre ainsi sa fructification.

Source : http://www.lavie.fr/recherche/web.php ?q=beatitude&x=0&y=0 http://www.lavie.fr/hebdo/2012/3485/splendeurs-et-miseres-d-un-charisme-12-06-2012-28409_326.php http://www.lavie.fr/hebdo/2012/3485/les-beatitudes-peuvent-elles-etre-sauvees-12-06-2012-28410_326.php http://www.lavie.fr/hebdo/2012/3485/l-histoire-des-communautes-est-faite-de-purifications-12-06-2012-28408_326.php

La Communauté des Béatitudes offre un nouveau visage


Après quarante ans d’ambiguité et un certain nombre d’abus, l’autorité ecclésiale primera désormais sur celle des laïcs.
C’est le Frère Henri Donneaud (photo), dominicain, qui devient le nouveau responsable de la Communauté.

Mgr Robert Le Gall, archevêque de Toulouse, a présenté lundi à Paris le décret qui érigera les Béatitudes en « Association publique de fidèles de droit diocésain » en vue de devenir « Famille ecclésiale de vie consacrée ».

Cette nouvelle structure canonique « entend préserver l’identité profonde de la communauté, cette communion des états de vie – consacrés, laïcs, familles – dans les même lieux, tout en distinguant bien leur spécificité », a-t-il dit.

Fondée en 1973 par le « berger » Gérard Croissant, dit Frère Ephraïm, dans l’élan du Concile Vatican II, la Communauté des Béatitudes regroupe près de 650 membres en France, prêtres, religieux et religieuses, célibataires consacrés, fidèles en couples mariés (avec enfants ou non).

Ses membres sont répartis en une vingtaine de « maisons », près de soixante si l’on inclut les 28 pays, où la communauté a essaimé.

Désormais, c’est le Frère Henri Donneaud, dominicain, nommé commissaire pontifical qui devient le nouveau responsable de la Communauté des Béatitudes, vis-à-vis de Rome. Il gardera ses fonctions jusqu’à l’Assemblée Générale de la Communauté, qui n’aura pas lieu avant six mois.

Les Béatitudes comporteront trois branches: frères consacrés, soeurs consacrées et laïcs. Chacune aura son gouvernement propre et son assemblée générale, qui se tiendra en même temps que l’assemblée générale de la Communauté.

Le Frère Donneaud a rappelé qu' »avec le constat que de plus en plus de consacrés faisaient partie de la communauté, s’est posé la question du gouvernement. L’Eglise ne pouvait accepter que des consacrés soient placés sous l’autorité des laïcs ».

Il a notamment évoqué le fait que certains laïcs vivaient comme des consacrés « en prenant les habits monastiques » et que « des consacrés vivaient comme des laïcs », sans préciser.

La Communauté des Béatitudes a fait l’objet de plusieurs plaintes.
En février 2008, un frère a été mis en examen pour « attouchements sexuels sur mineurs » et a été exclu de la communauté.
Il avait reconnu plus de cinquante actes à caractère pédophile sur des enfants de 5 à 14 ans.

La semaine dernière, deux anciens membres des Béatitudes, se sont adressés aux prud’hommes pour le non-paiement de cotisations retraite par la communauté de 1982 à 2009.

Mardi, le Collectif CCMM des victimes du psychospirituel, qui dépend du Centre contre les manipulations mentales, s’est alarmé « du fait que la Communauté des Béatitudes reçoive un statut nouveau au sein de l’Eglise catholique alors que de nombreuses victimes sont toujours en attente de justice ».

Ce collectif souligne que « de nombreux doutes planent sur cette organisation et que de nombreuses plaintes ont été portées contre ce mouvement ».

 Ouest France du 28 juin 2011

De nouveaux statuts pour la communauté des Béatitudes


Le 29 juin, Mgr Robert Le Gall, archevêque de Toulouse, érigera la communauté des Béatitudes en association publique de fidèles de droit diocésain, après que 93% des membres engagés ont adhéré par écrit aux nouveaux statuts. Mgr Le Gall devient ainsi l’évêque référent de la communauté, alors que c’était jusqu’à présent l’archevêque d’Albi.

Selon Mgr Le Gall et le P. Henry Donneaud, commissaire pontifical de la communauté, qui donnaient une conférence de presse à Paris le 27 juin, il s’agit d’une « étape décisive » dans l’histoire de cette communauté fondée en 1973 dans la mouvance du Renouveau charismatique.

Depuis 2007, à la demande du Saint-Siège, la communauté a engagé un processus de refondation et de restructuration ; des directives avaient été données par Rome afin que les Béatitudes définissent mieux leur identité et charisme.

« Charisme propre de la communauté »

En la faisant passer d’un statut d’association privée à celui d’association publique, l’Église, a expliqué le P. Donneaud, « atteste la vérité et la fécondité durable du charisme propre de la communauté que, à la vue de ses fruits, elle reconnaît vraiment comme ecclésial ». Un charisme dont l’un des « éléments constitutifs » est la communion des états de vie, hommes consacrés (prêtres ou frères), femmes consacrées et laïcs (célibataires ou mariés).

Les Béatitudes sont appelées à devenir Famille ecclésiale de vie consacrée, après élection des responsables pour chacune des trois branches (frères consacrés, sœurs consacrées et laïcs) lors de leurs trois assemblées générales qui se tiendront, à la même date, « au moins dans six mois » selon le P. Henry Donneaud.

Ce sera la première fois qu’une grande communauté charismatique entrera dans ce statut, qui permet de concilier la communion entre les différents états de vie et les lois essentielles de la vie consacrée.

Clarifier les affaires du passé

La conférence de presse avait aussi pour objectif de « clarifier ce qui doit l’être quant aux affaires du passé », selon Mgr Bernard Podvin, secrétaire général adjoint de la Conférence épiscopale.

Des précisions ont été apportées sur la condamnation confirmée de l’ancien modérateur général des Béatitudes, Philippe Madre, pour abus sexuel, sur la situation du fondateur, Ephraïm (même s’il n’y a jamais eu de plaintes déposées contre lui, il est suspendu pour les mêmes raisons et depuis plusieurs années de son ministère diaconal et de toutes ses responsabilités dans la communauté), et sur les plaintes déposées aux prud’hommes par d’anciens membres de l’abbaye de Bonnecombe pour recouvrement de cotisation de retraite.

Claire Lesegretain – La Croix du 27 juin 2011

Les Béatitudes s’apprêtent à changer de statuts


De nouveaux statuts, distinguant trois branches au sein de la communauté des Béatitudes, sont en cours de validation.

Cette communauté va devenir une association publique de fidèles de droit diocésain.

Philippe Madre, diacre et ancien modérateur général des Béatitudes, a été renvoyé de l’état clérical.

Où en est le renouvellement des statuts ?

Lancé en 2007, le processus de reconfiguration de la communauté des Béatitudes se poursuit, en vue de la faire passer de l’état d’association de droit privé à celui d’association publique de fidèles. Approuvés par le Saint-Siège en avril, ces nouveaux statuts entérinent la distinction de la communauté en trois branches : les hommes consacrés, dont les prêtres, les femmes consacrées et les laïcs (célibataires ou mariés). 

Les statuts viennent d’être envoyés à tous les membres de la communauté. Ceux-ci ont jusqu’à la Pentecôte, le 12 juin, pour renvoyer leur lettre d’adhésion personnelle. « Les réponses déjà reçues sont très positives », se réjouit le dominicain Henry Donneaud, commissaire pontifical des Béatitudes, nommé par Rome.

Que deviendront les Béatitudes ?

Fin juin, et pour autant que la majorité des plus de 800 membres à travers le monde aura accepté les nouveaux statuts, l’ancienne communauté sera dissoute et une nouvelle communauté du même nom sera érigée par Mgr Robert Le Gall, archevêque de Toulouse, en charge du dossier. 

Les Béatitudes deviendront ainsi l’une des premières grandes communautés à adopter la nouvelle forme de vie consacrée, selon l’appellation de « famille ecclésiale de vie consacrée » élaborée sous le pontificat de Jean-Paul II.

Pourquoi Philippe Madre est-il renvoyé de l’état clérical ?

Médecin, père de deux enfants et beau-frère d’Ephraïm, fondateur des Béatitudes, Philippe Madre était membre de la communauté depuis ses débuts en 1975. Il en avait été le modérateur général pendant six années (1985-1992). Ordonné diacre permanent pour le diocèse d’Albi, il a été accusé dès 2003 d’« abus sexuel par personne ayant autorité », dans le cadre de ses accompagnements spirituels. 

Après un jugement en première instance rendu le 20 mai 2010 par l’officialité interdiocésaine de Toulouse, Philippe Madre a fait appel, se défendant de cette accusation provenant, selon lui, de l’ancien modérateur général.

En seconde instance toutefois, l’officialité de Rodez a confirmé en janvier 2011 la première sentence. L’avocat de Philippe Madre a alors eu recours à la Signature apostolique, la plus haute instance de jugement ecclésiastique au Saint-Siège, pour vice de forme. Mais ce recours n’a pas été pris en compte. Philippe Madre en conséquence est bien « déclaré coupable de faits délictueux qui lui ont été reprochés, conformément au code de droit canonique ».

Selon un communiqué récemment publié dans Foi et Vie, le mensuel du diocèse de Toulouse, « cette sentence définitive est celle du renvoi de l’état clérical ». Il n’a plus désormais « aucune mission canonique ni diaconale », précise Mgr Le Gall. Officiellement exclus des Béatitudes en 2010, Philippe Madre et son épouse s’étaient éloignés de la communauté depuis plusieurs années déjà et s’étaient installés en Vendée.

Claire Lesegretain – La Croix du 30 mai 2011

Comps-Lagrandville. Gisèle, ancienne membre des Béatitudes, se bat pour sa retraite

Gisèle et Alain, anciens membres des Béatitudes au sein de l’abbaye de Bonnecombe, seront aux Prud’hommes ce mardi matin, pour réclamer à la communauté religieuse plus de vingt ans d’arriérés de cotisations retraite.

« Aujourd’hui je touche 400 € de RSA, mais j’ai l’âge de la retraite. » Vivant déjà avec peu, Gisèle s’inquiète de devoir subvenir à ses besoins avec encore moins. Car sa retraite, cette ancienne religieuse, n’y aura pas droit si elle ne fait rien. « J’ai fait partie des Béatitudes de 1982 jusqu’à 2009, témoigne la sexagénaire résidant à l’abbaye de Bonnecombe à Comps-Lagrandville. Et la communauté religieuse n’a versé les cotisations retraites qu’à partir de 2000, parce que la conférence des évêques de France le lui a demandé. » Ce n’est pas avec neuf ans de cotisations, que Gisèle pourra vivre les vingt prochaines années. C’est pourquoi elle a décidé d’aller en justice. Ce mardi à 14 heures, elle et Alain, un autre ex-membre de Bonnecombe dans la même situation, seront à la première audience de conciliation devant les juges des prud’hommes.

Des dommages-intérêts pour rupture abusive

L’objet de leurs demandes ? Reconnaître leur statut de travailleur non salarié et ainsi reconnaître que leur employeur – les Béatitudes – ne les ont pas assurés auprès de la Sécurité sociale, en l’occurrence auprès du régime de la CAVIMAC (caisse maladie des cultes). Or, la loi fait obligation à tout culte de cotiser pour la maladie et la vieillesse de leurs membres mais aussi, depuis 2006 ou 2008 (selon le culte), de cotiser pour leur retraite complémentaire. À l’appui de leurs demandes, Gisèle et Alain revendiquent des années de labeur au sein des dizaines de maisons de la communauté dans lesquelles ils sont passés. Elle, comme rédactrice de la revue « Feux et Lumière » mais aussi comme infirmière dépêchée au Maroc notamment. Lui, comme imprimeur de la revue.

S’ajoutent au contentieux des dommages-intérêts pour « rupture abusive ». « On a été privé de nos droits au sein de la communauté en 2007 à cause de la médiatisation de l’affaire Pierre-Etienne (voir ci-contre, N.D.L.R.), raconte Gisèle, et lorsqu’on a demandé notre réintégration en 2009, elle a été refusée à cause de ce dossier, c’est donc une rupture abusive. »

Pour l’ensemble de leurs griefs, Gisèle et Alain réclament respectivement 140 191 € et 169 480 €. Des sommes conséquentes qu’ils auront bien du mal à obtenir, la principale difficulté étant pour eux de prouver leurs dires. Les salaires allaient aux Béatitudes et aucun bulletin de paie n’était remis. « Pour le dossier j’avais besoin de témoignages de personnes m’ayant vu travailler, précise Gisèle, mais ils ont été interceptés et je n’ai donc aucune preuve interne. » Loin de baisser les bras, l’ancienne nonne pourra tout de même produire des attestations faites par d’anciens membres et par des proches. Mais elle le sait, ce sera long.

« Ils iront jusqu’en cassation, affirme-t-elle, parce qu’il y a environ 700 sortants des Béatitudes depuis 3-4 ans à cause de toutes ces affaires (voir ci-dessus, N.D.L.R.) et ils ne veulent pas que ça fasse jurisprudence. »

Les Béatitudes au cœur de procès de mœurs

Alors que Pierre-Etienne, ancien membre des Béatitudes au sein de l’abbaye de Bonnecombe, a été mis en examen pour pédophilie et attend toujours son procès pénal, d’autres membres de la communauté sont déjà passés devant les juges, ecclésiastiques du moins.

C’est le cas de Philippe Madre, diacre, ex-modérateur général des Béatitudes et personnalité connue en Aveyron pour ses « guérisons » miraculeuses. Suspecté en 2005 d’« abus sexuel par personne ayant autorité » dans le cadre de ses accompagnements spirituels, il vient d’être déclaré coupable par l’archevêché de Toulouse qui l’a condamné au « renvoi de l’état clérical ». En d’autres termes, n’ayant plus aucune mission canonique ni diaconale, il est réduit à l’état de laïc.

La Dépêche du Midi du 22 juin 2011

L’enfer des Béatitudes

Un fondateur charismatique et délirant, des religieuses victimes d’abus sexuels, des accusations de dérives sectaires : c’est le visage ignoré des Béatitudes, une communauté religieuse française bientôt consacrée par le Vatican.

par Emmanuel Lalande et Sophie Bonnet

dans Les inrockuptibles du 11 mai 2011

A la cité du Vatican, cet automne, les dirigeants des Béatitudes vont assister à une messe et récupérer officiellement l’acte de reconnaissance des nouveaux statuts de leur communauté. Ces croyants ressortiront soulagés du bureau du préfet de la congrégation pour les Religieux. Avec ce document approuvé par Benoît XVI, la grande association religieuse à laquelle ils appartiennent, qui a connu parmi ses sympathisants François Bayrou, sa femme et ses enfants, va devenir un nouvel ordre religieux. Tout fidèle des Béatitudes qui fera voeu de pauvreté, chasteté et obéissance aura maintenant le droit de porter l’habit religieux reconnu par l’Eglise.

Cette consécration n’est pas sans signification. Elle pourrait bien aider les Béatitudes à faire oublier les scandales qui la traversent. Depuis sa fondation en 1973, la communauté étend sur le monde l’utopie des premiers chrétiens. Elle a ouvert des lieux communautaires dans vingt-six pays. En France, on la retrouve dans des châteaux à la campagne, dans un hameau privé, dans un ancien couvent : vingt-neuf communautés où familles et enfants, couples, célibataires, prêtres et soeurs consacrées partagent à peu près tout. Biens, prières, potager, camps de jeunes, sessions de psychothérapie ou retraites sportives, comme celle intitulée « Tennis et prière, une semaine pour améliorer son tennis et prier – pour être bien dans ses cordes et jouer la balle sur la ligne d’oraison ». Une sorte de joyeux kibboutz catholique.

Mais il y a quatre ans, l’harmonie s’est rompue. Des membres se sont mis à raconter ce qui se passait à l’intérieur de la communauté. Ces révélations ont entraîné le départ précipité de son fondateur, le très charismatique Gérard Croissant, un petit homme de 60 ans au bouc blanc qui se fait appeler Ephraïm.

C’est du fond de l’Aveyron, d’une vallée isolée, que sont venus les premiers récits. Il y a trois ans, quarante membres des Béatitudes, familles avec enfants, un prêtre et sept soeurs consacrées, vivaient encore ensemble dans l’abbaye Bonnecombe datant du XIIe siècle. Ils en sont presque tous partis, laissant seuls ici le prêtre et trois laïcs. Quatre chrétiens que les chefs de la communauté, qu’on appelle des « bergers », ont dénoncés comme des « possédés du diable ».

Le premier « possédé » à qui nous serrons la main est l’ancien homme de confiance d’Ephraïm. Agé de 61 ans, gilet de laine et pantalon de velours, lunettes et barbe taillée, Alain Legros a passé sa vie au service d’Ephraïm et en tire beaucoup de regrets.

« C’est important pour moi de raconter tout ce que j’ai vu et entendu. J’ai connu tant de gens qui ont tout perdu, tant de souffrances, de suicides. Je voudrais que la vérité éclate avant que le Vatican reconnaisse la communauté ; après, il sera trop tard. »

Quand il entre aux Béatitudes en 1975, Alain s’installe dans la communauté de Cordes, un beau village du Tarn. C’est là qu’il voit Ephraïm pour la première fois, un petit monsieur à l’allure simple. « Il avait un charme magnétique, nous le prenions pour un prophète. Nous étions avec lui comme les derniers apôtres du Christ. Il fallait prier pour le retour imminent du messie, nous devions jeter un pont entre les protestants, les orthodoxes et le peuple juif. »

En arrivant, Alain est accro à l’héroïne. Mais Ephraïm sait comment le guérir. Il l’exorcise la nuit, un crucifix brandi comme un glaive, et récite des incantations pour déloger le diable des pauvres veines d’Alain.

« Quand, pris d’angoisse, je lui posais des questions, il me disait : ‘Tu n’as pas besoin de tout savoir. Moi je sais tout. Je sais où te conduit le Seigneur.’ En tout cas, j’ai guéri de ma toxicomanie. »

Ces exorcismes guérisseurs, Ephraïm finit par les généraliser. Il y parvient sans peine en expliquant aux fidèles que Satan se manifeste dans un mal de tête, une banale sensation de fatigue, une insomnie ou des maux d’estomac. Les assauts contre le diable s’enchaînent alors naturellement. « Il devenait impossible d’échapper à son emprise. Si vous refusiez d’obéir, vous étiez considéré comme fou ou possédé. Il fallait accepter ou partir. »

Convaincu d’avoir été sauvé, Alain reste, se rapproche d’Ephraïm et acquiert auprès de lui un statut de favori, ou plutôt d’homme de main, celui qui assume les viles besognes à sa place. Avant chaque réunion des fidèles, Ephraïm lui répète cette consigne : « Si quelqu’un ouvre la bouche pendant que je parle, tu te lèves et tu dis : ‘On n’est pas à l’Assemblée nationale ici !' » Le soir, Alain dénonce au maître ce qu’il a découvert « d’anormal » dans le comportement des autres. Ephraïm le charge de pousser vers la sortie ceux qui posent trop de questions ou qui résistent à son emprise. « Dis-leur qu’ils ne sont pas à leur place et qu’ils n’ont pas l’esprit communautaire », recommande-t-il.

Alain assiste à des faux procès organisés par Ephraïm, invente des accusations de désobéissance, débarrasse la communauté de dizaines de personnes indociles.

« J’ai contribué à l’expulsion injuste de familles avec femme et enfants. Toutes ces personnes à qui j’ai causé tellement de tort, je veux vraiment leur demander pardon. C’est très important pour moi. Cela m’obsède. »

Pour soigner ses remords, Ephraïm le flatte. Il lui répète qu’il est touché par l’Esprit-Saint. D’ailleurs, pour ses fidèles, Ephraïm est un saint. Il soutient que la Vierge Marie lui apparaît chaque jour, que sainte Thérèse vient le visiter régulièrement et que lui-même vit la passion du Christ tous les vendredis. Pour diffuser la légende de ses pouvoirs surnaturels, il prétend avoir en personne assisté à certains miracles réalisés par le Christ. L’un d’eux n’a encore jamais été révélé dans les Evangiles puisqu’il s’agit d’une multiplication « de pains et de yaourts au chocolat ». Cela ne faisait rire personne. Tout le monde y croyait.

A Bonnecombe, aujourd’hui, Alain habite une chambre au décor simple et sans confort. Dans la même aile de l’abbaye habite aussi Gisèle, une ancienne soeur de 59 ans qui, comme Alain, fait aujourd’hui partie des exclus des Béatitudes. Ils partagent une cuisine commune de style rustique médiéval, avec un poêle en fonte et une longue table de bois massif, où il fait frais l’hiver.

Quand Gisèle entre aux Béatitudes, il y a vingt-huit ans, ses voeux de pauvreté, chasteté et obéissance l’obligent à se débarrasser de tous ses biens au profit de la communauté. Cela figure dans les statuts internes mis au point par Ephraïm. En prononçant ses voeux d’engagement, chaque individu, chaque famille doit remettre sa fortune et ses biens au berger de la communauté. Si un communautaire touche un héritage, libre à lui de s’en défaire au profit de sa famille ou d’un proche. Mais, selon beaucoup de témoins, de fortes pressions le poussent à en faire don à la communauté. On incite aussi les familles à reverser une partie de leurs allocations familiales.

Grâce à ces dons, fournis par plus de 1 200 membres et des milliers de sympathisants dans vingt-neuf pays, les Béatitudes ont pu acquérir des châteaux, des gîtes, des maisons et des parcs. La communauté édite aussi des revues (Feu et Lumière), possède une radio et une maison d’édition de chants religieux (Maria multimédia) qui diffusent le message d’Ephraïm.

Quand elle prononce ses voeux, Gisèle ne peut offrir aux Béatitudes que ce qu’elle possède : un petit compte en banque. Tout ce qu’elle reçoit de l’extérieur – colis, objets, nourriture -, elle le remet au berger de la communauté.

Pour s’habiller, elle et les autres doivent compter uniquement sur les dons. 

« Nous n’avions jamais la bonne taille. Nous étions accoutrés de manière ridicule. J’ai mis des années à obtenir le droit d’acheter à l’extérieur une jupe à ma taille. Seule la femme d’Ephraïm, Josette, avait le droit de porter des vêtements chers et bien coupés.”

Dans la plupart des neuf communautés françaises ou étrangères où elle vivra, Gisèle, qui possède un diplôme d’infirmière, se voit confier la gestion de la pharmacie. “On prélevait sur les médicaments qu’on nous donnait pour l’Afrique. Une soeur et Ephraïm venaient puiser dans les médicaments et les distribuaient sans ordonnance. Ils donnaient des psychotropes à ceux qui lui posaient problème. Un jour, Ephraïm a fait prendre un dilatateur pour maladies coronariennes à une soeur qui avait des crises d’angoisse. C’était des crises consécutives à une nuit mystique qu’il lui avait fait passer.”

Les nuits mystiques : une invention du fondateur des Béatitudes. Il avait mis au point et théorisé un cérémonial pour posséder le corps de certaines religieuses de la communauté. En théorie, Ephraïm a fait voeu de chasteté. Mais dans la confidence de ses fidèles, il soutient que “les femmes consacrées sont appelées à mettre leur libido dans le royaume de Dieu”.

Une ancienne communautaire nous révèle la formule : “Un jour, il a commencé à m’expliquer qu’il pratiquait ‘l’union mystique’, une union de prière mais également sexuelle, exécutée selon lui dans l’Eglise par sainte Claire avec saint François d’Assise ou le pape Jean-Paul II avec soeur Faustine Kowalska. Il prétendait que seuls les vrais mystiques pouvaient comprendre. Je vais le dire autrement : il séduisait les religieuses et couchait avec elles en les persuadant que c’était la volonté du Ciel. J’étais anéantie d’apprendre cela, j’ai mis des jours à réaliser. J’ai décidé d’en parler au berger de l’époque mais il ne m’a pas crue. Alors, devant lui, j’ai appelé Ephraïm au téléphone. J’ai mis le haut-parleur et j’ai parlé à Ephraïm d’une jeune religieuse très fragile psychologiquement avec laquelle il couchait. Je lui ai demandé ce qui se passerait si la religieuse tombait enceinte. Se croyant seul avec moi, Ephraïm m’a répondu ceci : ‘Elle s’enfuira aux Etats-Unis pour accoucher et ensuite nous ferons comme si elle avait adopté un enfant.’ J’étais très inquiète pour cette soeur. Le soir même où elle a prononcé ses voeux, Ephraïm a couché avec elle en lui disant qu’ils étaient enveloppés par le Saint-Esprit.”

La jeune soeur n’est finalement jamais tombée enceinte d’Ephraïm mais elle s’est enfuie des Béatitudes. Après avoir renoncé à ses voeux, elle a fondé une famille. Elle confirme aux Inrocks le témoignage de son ancienne protectrice mais ne souhaite pas reparler de son histoire qu’elle juge trop douloureuse. Elle tient pourtant à signaler que “de toute façon, l’Eglise et les évêques savent tout. Ils ont dans leurs archives des piles de dossiers sur Ephraïm”.

En effet, en 1992, la femme qui avait piégé Ephraïm au téléphone alerte Monseigneur Coffy, l’archevêque de Marseille, grand protecteur de la communauté. “Mais, dit-elle, le religieux a refusé de me croire. Il a convoqué une soeur qui avait des relations sexuelles avec Ephraïm et celle-ci lui a tout raconté. Il a ensuite convoqué Ephraïm, qui n’est jamais venu. L’archevêque (aujourd’hui décédé – ndlr) a alors envoyé des prêtres visiter la communauté. Ils ont transmis leur rapport à l’évêché. Quelques mois plus tard, l’un de ces prêtres m’a fait savoir oralement que l’évêque n’agirait pas. Il considérait qu’Ephraïm avait effectivement débloqué mais que le reste de la communauté était sain et que je devais garder le silence.”

Devant Alain, son dévoué, Ephraïm se vantait de ses unions mystiques. “Il me disait : ‘Les femmes, c’est mon péché mignon !’ A la fin des années 80, à Langeac, près du Puy-en-Velay, il a tiré de son couvent une jeune dominicaine pour en faire sa secrétaire personnelle. Je la voyais sortir du bureau d’Ephraïm à minuit et en larmes. Ephraïm me disait : ‘Le couvent ne veut pas la lâcher, mais moi je l’aurai !” Quatre témoins directs, des anciens des Béatitudes, confirment l’anecdote.

Alain se souvient aussi avoir vu débarquer en 1992, dans une communauté de Mayenne où il se trouvait avec Ephraïm, une mineure de 17 ans : Chloé (le prénom a été modifié), confiée par ses parents à Ephraïm afin que ce dernier puisse l’aider à accomplir sa “formation artistique”. Ephraïm loge Chloé dans un somptueux étage du château, dit du Sacré-Coeur, situé sur une colline. Il lui achète une voiture et un chien cocker pure race puis la rejoint chaque soir dans son château.

“La petite Chloé, poursuit Alain dont un diacre des Béatitudes nous a confirmé le récit, ne participait jamais à la vie de la communauté, elle était isolée et montrait un visage particulièrement triste. Fin 1997, elle a suivi Ephraïm à Saint-Martin du Canigou puis a fini par s’enfuir.”

Près du cloître de l’abbaye, il y a une maisonnette en pierres. A l’intérieur vit la troisième “possédée” de Bonnecombe. Ou plutôt la première. C’est elle qui, selon Ephraïm, a introduit Satan dans la communauté. C’est une jeune brune de 39 ans en gilet de velours noir. Elle se prénomme Muriel. Son intérieur est décoré de croix, d’icônes et de statues pieuses.

Quand elle arrive dans la communauté de Bonnecombe en 2000, elle décèle immédiatement que le frère Philippe (le prénom a été modifié), qui donne des cours de musique aux enfants et anime leurs camps de vacances, se comporte curieusement. Elle le voit, souvent vêtu en short moulant, manifester un trouble au contact des enfants. Muriel lui demande un jour s’il a un problème et le frère avoue ses penchants pédophiles.

Muriel alerte le numéro deux des Béatitudes, François-Xavier Wallays. Le 17 février 2001, celui-ci convoque le père Jean-Baptiste, le prêtre de la communauté de Bonnecombe, et lui annonce ceci :

“Tu sais, j’ai longuement prié la Sainte Vierge, elle est venue me visiter et j’ai reçu la certitude intérieure que Muriel doit quitter la communauté. Je suis persuadé que c’est la volonté de la Vierge.”

Mais le père Jean-Baptiste refuse de faire partir Muriel et Wallays ordonne en vain. Ephraïm doit intervenir. Il s’y emploie en déclarant Muriel “folle, manipulatrice et habitée par le démon”. Avec Wallays, il impose à la “possédée” des mesures d’isolement : interdiction de mettre les pieds dans l’abbaye et d’assister aux offices ; Muriel doit demeurer cloîtrée dans sa maison.

Nul ne peut venir la visiter ni lui parler. Son isolement dure un an, de septembre 2001 à septembre 2002, et Muriel le subit sans se révolter autrement qu’en priant Dieu de longues heures chaque jour.

En 2007, le frère pédophile continue de se confier à elle : il lui avoue d’autres actes sur cinquante-sept enfants de 5 à 14 ans dans presque toutes les communautés de France. Avec l’accord du frère qui a besoin de soulager sa conscience, Muriel dresse une liste de ces enfants et la remet au procureur qui sans attendre impose à Philippe un contrôle judiciaire.

Son procès s’ouvrira cette année. Mais aux Béatitudes, ceux qui soutiennent la dénonciation de Muriel, c’est-à-dire Alain, Gisèle et le père Jean-Baptiste, reçoivent le 9 mai 2008 une lettre signée du père Wallays (qui n’a pas souhaité répondre à nos questions) leur apprenant qu’ils sont désormais privés de leurs droits d’engagés à la Communauté, suite, explique la lettre, “à la médiatisation des aveux de Philippe”.

Les semaines suivantes, les unes après les autres, les familles de Bonnecombe déménagent pour rejoindre d’autres communautés. Muriel, Gisèle, Alain et le père Jean-Baptiste restent seuls dans la vieille abbaye. Et Ephraïm ? “Je n’ai plus aucune nouvelle de lui, explique Alain. On a entendu dire qu’il s’était enfui en Afrique, où il vivrait avec des enfants.”

En effet. En 2007, Ephraïm disparaît de la communauté des Béatitudes. Un an plus tard, son nom est effacé de la hiérarchie de la communauté. Il n’y célèbre plus la messe.

“On a su, dit Gisèle, qu’il était parti au Rwanda. Il a monté une association et des demandes de dons ont commencé à circuler pour qu’il puisse acheter un terrain. Depuis, nous avons complètement perdu sa trace. La situation d’Ephraïm est devenue un sujet interdit dans la communauté.”

En novembre 2008, Ephraïm reparaît mais en mauvaise posture. La police l’interpelle à l’aéroport de Roissy au moment où il descend d’un avion en provenance du Rwanda. Un an avant, le frère Philippe avait expliqué au procureur que la direction des Béatitudes savait qu’il était pédophile et qu’elle n’avait jamais rien fait pour l’éloigner des enfants. Le procureur avait donc ouvert une information à Rodez pour non-dénonciation de crimes pédophiles.

Gardé à vue pendant quarante-huit heures, Ephraïm reconnaît qu’il était au courant du comportement de Philippe et déclare qu’il regrette de “ne pas avoir su protéger les enfants”. Mais le juge doit le relâcher car la responsabilité d’Ephraïm est engagée pour des actes pédophiles dont le délai de prescription est aujourd’hui dépassé et non pour ceux qui seront jugés en septembre.

Libre, Ephraïm retourne alors au Rwanda où il travaille avec une association belge d’aide aux enfants de Kigali. L’association porte le nom d’Anawa et reçoit aujourd’hui de l’argent collecté par des sympathisants et des anciens membres des Béatitudes.

En France, circule un prospectus de demande de fonds. On y voit la photo d’Ephraïm entourant de ses bras un petit garçon noir. Dans sa maison spacieuse et immaculée, au centre de Kigali, Ephraïm vit avec deux femmes. Jeanne, une Française d’origine rwandaise, et une jeune femme slovène. Jeanne a un fils de 30 ans qui habite à Paris. Il nous donne rendez-vous dans un bar du IIIe arrondissement.

Ce jeune entrepreneur réfléchi qui se prénomme Pierre est allé au Rwanda rendre visite à sa mère. « Depuis des années, ma mère voue une admiration totale à Ephraïm. Pour lui, elle a quitté mon père et notre famille. L’année dernière, Ephraïm lui a annoncé une grande nouvelle : selon lui, ma mère serait la fille cachée du roi du Rwanda en exil. Ma mère m’a dit : ‘J’ai une grande nouvelle à t’annoncer. Je croyais que je n’étais personne, en réalité je suis une princesse et tu es un prince’… Elle a demandé le divorce à mon père afin de pouvoir disposer de ses biens et je suppose que tout va aller dans la poche d’Ephraïm. La dernière fois que je les ai vus à Kigali, c’était en 2008. Ephraïm se faisait appeler ‘tonton’, il se comportait comme un gourou avec plusieurs adeptes autour de lui.

J’ai assisté à des sessions de ‘formation psycho-spirituelle’ qu’il dispense au clergé rwandais. Ce sont les mêmes méthodes qu’en France : exorcismes, analyses des rêves, faux souvenirs, etc. Des dizaines de prêtres assistent à ces formations pour lesquelles ma mère sert de traductrice. Je me souviens surtout d’Ephraïm qui me disait, au milieu des quarante enfants recueillis par l’association : ‘ Je trouve ça tellement beau quand je vois ces petits enfants courir tout nus, avec leur robinet d’amour…' »

A Kigali, la spiritualité d’Ephraïm ne fait pas que des adeptes. L’abbé Emmanuel Kayumba, un prêtre du diocèse de Butare, s’interroge. Il se demande par quel miracle le fondateur des Béatitudes, diacre et ayant fait voeu de chasteté, peut vivre avec deux femmes. En octobre 2007, il adresse une lettre au diocèse rwandais pour dénoncer celui qui, selon lui, est « tout sauf un homme d’Eglise ». Il pose des questions sur la gestion de son association. Mais cet abbé de 50 ans en pleine santé physique ne mène pas son combat jusqu’au bout. Un mois plus tard, il est pris d’un malaise inexpliqué et meurt en quelques jours. Un site web de la diaspora rwandaise juge sa mort « suspecte » et assure qu’elle a fait couler« beaucoup de salive » dans les milieux religieux rwandais.

Au Rwanda, Ephraïm se fait même des ennemis au plus haut niveau de l’Etat. Le 3 octobre 2008, la ministre des Affaires familiales du Rwanda envoie au président de la République et au Premier ministre un courrier concernant l’immigré français.

« Sa présence au Rwanda nuit aux orphelins de la cité de la miséricorde dont il prétend s’occuper. Ses pratiques sectaires, qui invitent les enfants à se rebeller contre leurs parents, portent préjudice à l’harmonie des familles du pays. »

Cet été, suite à la demande déposée en 2005 par le père François-Xavier Wallays, le Vatican va faire des Béatitudes « une famille de vie consacrée ». Un statut neuf, prestigieux, qui l’aidera certainement à nettoyer l’image de secte qui la poursuit. C’est ce que nous explique Christian Terras qui dirige la revue catholique contestataire Golias : « Le Vatican a conscience de l’ampleur des problèmes dans cette communauté mais se trouve dans l’impossibilité de la dissoudre en raison de la centaine de prêtres qui appartiennent aux Béatitudes. Il n’a pas trouvé d’autre solution que de faire évoluer le mouvement en lui donnant une nouvelle identité. Ce qui va lui permettre de prétendre que désormais tout va repartir dans le droit chemin. Le mélange entre les prêtres, les laïcs et les religieuses sera par exemple totalement banni. »

Un évêque est particulièrement pressé d’aider les Béatitudes à se transformer : l’archevêque de Toulouse, monseigneur Le Gall. A plusieurs reprises, il a rendu visite à la communauté de Blagnac.

Comme à chaque fois qu’un évêque se rend dans la communauté, les disciples d’Ephraïm l’accueillaient en grande pompe, parés de leurs plus beaux habits. L’évêque ne soulevait aucun problème et repartait en souriant, satisfait qu’en ce siècle d’assèchement des églises les Béatitudes entretiennent autant de vocations. A son goût, d’ailleurs, la reconnaissance du Vatican traîne trop. « On ne peut plus attendre », nous confie-t-il au téléphone.

L’évêque décide donc de précipiter les choses en prenant un sacrement d’avance sur Benoît XVI. Le 12 septembre 2010, devant 1 200 chrétiens réunis à la basilique de Lourdes, dix-sept frères et soeurs des Béatitudes venus du Kazakhstan, de Pologne, de Roumanie, du Tchad ou des Etats-Unis ont prononcé sous sa consécration les voeux évangéliques de chasteté, pauvreté et obéissance. Un vrai coup de klaxon au Vatican. Car en décembre 2008, le cardinal Rylko, membre du gouvernement du Vatican, avait demandé aux Béatitudes de cesser de consacrer des religieux tant que cette communauté n’aurait pas pleinement accédé à son nouveau statut.

Que pense vraiment l’archevêque de Toulouse de la Communauté d’Ephraïm ? Quelle position adopte-t-il aujourd’hui vis-à-vis des religieuses victimes d’abus, des enfants victimes de pédophilie, du fonctionnement sectaire ? Au téléphone, nous lui demandons s’il connaît les soucis de la communauté. « Non, je n’ai jamais entendu parler d’aucun souci à la communauté des Béatitudes. Je n’ai jamais rien remarqué qui pose problème. – Pourtant, des familles se sont plaintes de graves dérives sectaires… – Oh oui, quelques-unes, mais ce sont vraiment de vieilles histoires. Je ne peux rien vous dire là-dessus. – Savez-vous où se trouve Ephraïm et ce qu’il est devenu ? – Non, je ne sais pas du tout et je ne vois pas l’intérêt de cette question. Si j’avais su que vous m’interrogeriez là-dessus, je n’aurais pas accepté de vous parler. » Puis il met fin à la conversation.

Nous demandons aussi son opinion sur les Béatitudes au frère Henry Donneaud. Le Vatican a nommé ce dominicain commissaire pontifical pour statuer sur les Béatitudes.

« Ephraïm a décidé de prendre du recul. Il ne s’exprime plus au nom de la Communauté. Les Béatitudes sont une communauté très vivante, très fervente, avec beaucoup de vocations. Le Vatican en est très content. – Mais avez-vous entendu parler de dérives sectaires ? – Non, je ne sais pas, et personnellement, je n’ai rien remarqué de tel. – Il y a eu tout de même un certain nombre de problèmes ! – Oui, mais ce ne sont que les soubresauts du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Tout est en train de se régler. »

Les évêques que nous avons questionnés ne veulent plus discuter des dérives d’Ephraïm et des scandales sexuels. L’important, à leurs yeux, est de ressouder une communauté capable de rassembler des croyants et d’attirer des vocations. Reste une question. Comment entendent-ils régler le sort de Gisèle, Alain, Muriel et du père Jean-Baptiste, qui ont refusé d’étouffer le scandale pédophile et ont fini abandonnés dans l’abbaye de Bonnecombe ? Le 30 décembre 2010, Monseigneur Le Gall leur a écrit. Le religieux demande au groupe de se séparer et de quitter l’abbaye : « Il faut en arriver là, je ne vois pas comment (votre) communauté pourrait être reçue ailleurs. Chacun d’entre vous doit trouver une solution de son côté. »

Philippe Madre, ex-modérateur général des Béatitudes, réduit à l’état laïc

Philippe Madre, diacre et ancien modérateur général de la communauté des Béatitudes, a été privé de l’état clérical, indique le numéro de mai 2011 de Foi et Vie, le mensuel du diocèse de Toulouse.

Ce médecin marié, père de deux enfants et beau-frère d’Ephraïm, était membre de la communauté des Béatitudes depuis 1975 : il y avait fondé l’œuvre Mère de Miséricorde, y exerçait un ministère de prédication et en avait été le modérateur général pendant quinze ans. Ordonné diacre permanent pour le diocèse d’Albi, il a été accusé en 2005 d’« abus sexuel par personne ayant autorité », dans le cadre de ses accompagnements spirituels.

Philippe Madre s’était toujours défendu de cette accusation provenant, selon lui, de personnes soutenues par le modérateur général actuel, le P. François-Xavier Wallays, et visant à le sanctionner pour divergences de vues.

« Aucune mission canonique ni diaconale »

Après un premier jugement rendu par l’officialité ecclésiastique d’Albi, une seconde sentence judiciaire ecclésiastique a été rendue le 20 mai 2010 par l’officialité de Rodez. Philippe Madre a alors eu recours à la Signature apostolique (plus haute instance de jugement ecclésiastique au Saint-Siège) pour vice de forme.

Ce recours ayant été débouté, l’archevêché de Toulouse, après obtention de l’avis du diocèse d’Albi, vient donc de publier ce jugement. Philippe Madre « a été déclaré coupable de faits délictueux qui lui ont été reprochés, conformément au Code de droit canonique . Cette sentence définitive est celle du renvoi de l’état clérical », peut-on lire dans ce communiqué.

Depuis plusieurs années, Philippe Madre et son épouse avaient quitté les Béatitudes et s’étaient installés en Vendée – il y exerce comme médecin généraliste. Il n’a plus désormais « aucune mission canonique ni diaconale », précise Mgr Robert Le Gall, archevêque de Toulouse.

De nouveaux statuts pour les Béatitudes

Celui-ci regrette par ailleurs une coïncidence entre la récente publication d’un dossier à charge sur les Béatitudes (Les Inrockuptibles , mai 2011) et la restructuration en cours de la communauté.

De nouveaux statuts, séparant la communauté en trois branches (prêtres ; consacrés hommes et femmes ; et laïcs, célibataires ou mariés) viennent en effet d’être adressés à chacun des membres de la communauté.

« Si une majorité d’entre eux adhèrent à ces nouveaux statuts, la communauté sera érigée en association publique de fidèles de droit diocésain, dans le diocèse de Toulouse », conclut Mgr Le Gall.

CLAIRE LESEGRETAIN – 26/5/11 – LA CROIX