« Notre vocation est d’aider les collectivités face aux dérives sectaires », selon Serge Blisko, nouveau président de la Miviludes

Par P. Weil

Publié le 12/10/2012
Mis à jour le 17/10/2012

 

Nommé au début du mois d’août, le nouveau président de la Miviludes, Serge Blisko s’exprime, dans un entretien à la Gazette, sur les axes prioritaires de la mission, ses relations avec les élus locaux et leurs préoccupations dans le champ des dérives sectaires.

Le phénomène sectaire a-t-il évolué ces dernières années en France ?

En quelques années, le paysage des dérives sectaires a changé. Auparavant, on constatait une majorité de dérives sectaires dans des mouvements à caractère spirituel qui avaient mis en place des systèmes redoutables de manipulation mentale et d’assujettissement psychologique de victimes, dont certaines étaient jeunes.

Aujourd’hui, on assiste principalement à une nébuleuse de petits groupes, plus discrets, et qui, pour certains, changent fréquemment de noms. Ils utilisent les mêmes méthodes de manipulation et d’emprise mentale, et distillent leur poison idéologique. Cela aboutit, pour les personnes qui en deviennent victimes, à des ruptures avec leur environnement familial et avec la société et à des exigences financières exorbitantes.

Quelle est l’ampleur du phénomène ?

Nous observons à la fois une dispersion du phénomène sectaire, qui d’ailleurs ne permet pas d’évaluer le nombre de personnes embrigadées dans tel ou tel groupe, et sa diffusion très large par le biais d’Internet, en particulier. Les rassemblements et grandes conférences organisées par les groupes sectaires existent toujours mais se font plus rares ; il y a un phénomène sectaire qui se développe, en quelques sortes à l’abri des regards, mais sur des centaines de sites et des millions de pages sur Internet. Ce qui rend la vigilance d’autant plus difficile à exercer.

 

Quels sont les secteurs les plus sensibles ?

La santé, domaine en tête des signalements que nous recevons, et la formation professionnelle constituent les deux principaux axes d’intervention de la Miviludes pour les prochaines années. Nous sommes extrêmement vigilants face aux dérives thérapeutiques de l’esprit, de l’âme et du corps. Nous avons connaissance de méthodes qui peuvent relever de l’exercice illégal de la médecine et de la pharmacie : des « gourous thérapeutiques» vendent ou préconisent des traitements parfois très couteux et qui peuvent être très dangereux pour les patients qui se voient fortement conseillés ou obligés d’arrêter leur traitement médical dit conventionnel. Ces méthodes entrainent de véritables pertes de chances pour les patients qui abandonnent leur traitement médical initial.

Quid de la formation professionnelle ?

Nous sommes très préoccupés par le développement de manuels et de méthodes dans le domaine du développement personnel ou du « coaching », qui apparaissent beaucoup dans le champ de la formation professionnelle initiale ou continue. Nous avons constaté que de nombreux organismes de formation pas toujours recommandables répondent à des appels d’offres publics dont ceux lancés par les collectivités locales. Nous devons donc tous être vigilants à ce niveau et rappeler que des groupes sectaires, par ce biais, peuvent s’infiltrer et diffuser leur philosophie ou leur mode de pensée au sein d’entités publiques.

Les collectivités territoriales sont-elles nombreuses à vous saisir ?

La Miviludes est saisie près d’une centaine de fois par an par les collectivités territoriales, en majorité par les communes. Les Régions nous saisissent également, du fait que la formation professionnelle entre dans leur champ de compétences.

Là encore, quels sont les secteurs les plus touchés ?

Nous recommandons notamment aux élus d’être vigilants en ce qui concerne la protection des mineurs et l’obligation scolaire. Les maires, notamment ceux des petites communes, doivent être en alerte face à des petits groupes à caractère sectaire qui peuvent dispenser à des enfants de plusieurs familles un enseignement à domicile, ce qui est interdit par le Code de l’Education Nationale en tant qu’école de fait.

De la même façon, la vigilance doit être de mise dans le domaine de l’action sociale, domaine de compétence des Départements, et notamment dans la prise en charge des personnes âgées, public particulièrement vulnérable qui peut être la cible privilégiée de mouvements sectaires : c’est du reste l’un des thèmes du Rapport de la Mission Interministérielle qui sera remis au Premier ministre au printemps 2013.

Quelles sont les préoccupations des élus locaux quand ils interrogent la Miviludes ?

Les élus locaux nous interrogent principalement sur des questions relatives, soit à la tenue de réunions ou de manifestations, soit à l’achat de bâtiments ou à la location de salles. Nous les mettons en garde face à certains dangers, mais aussi sur la manière de motiver une décision, afin de respecter le cadre législatif et réglementaire. Ce n’est pas simple : beaucoup d’élus ont pu refuser de louer une salle au motif que l’organisation qui en faisait la demande était une « secte » ou apparaissait sur la liste des mouvements sectaires de 1995… Ces décisions sont bien sûr entachées d’illégalité au regard du principe de la liberté d’opinion et de conscience. Par ailleurs, aucune conséquence juridique ne peut être tirée de la fameuse liste de la commission d’enquête parlementaire de 1995, aujourd’hui datée. Toutes les décisions doivent être motivées par des faits objectifs qui peuvent, par exemple, constituer un trouble à l’ordre public ou à la sécurité publique.

Il est très important pour la Miviludes d’être très en amont et de pouvoir éclairer les élus locaux de la façon la plus complète possible. Ils ne doivent pas hésiter un seul instant à nous contacter dès qu’ils sont face à une situation à risque de dérives sectaires qui les interroge. Nous souhaitons d’ailleurs que les collectivités territoriales le fassent plus fréquemment, notamment en utilisant le site Internet de la Miviludes.

Les petites communes sont-elles également concernées ?

Absolument. Les élus de ces petites communes se disent souvent désarmés parce qu’ils n’ont pas les moyens d’effectuer les vérifications nécessaires, quand un groupe à caractère sectaire veut s’implanter sur leur territoire. Le rôle de la Miviludes est d’informer et de conseiller les maires quand ils font connaître leur doute.

Autre situation qui concerne directement les maires : les panneaux d’affichage d’activités proposées par les associations, dans les mairies, qui annoncent des conférences ou réunions, notamment dans le domaine de la santé ou du spirituel, derrières lesquelles, parfois, se camouflent des groupes à caractère sectaire, souvent bien connus.

Les collectivités territoriales ont-elles des moyens pour agir et prévenir les dérives sectaires ?

Avant d’agir, il faut d’abord être sensibilisé au risque et exercer sa vigilance. Ensuite, il ne faut pas hésiter à saisir la Miviludes et à se rapprocher de l’autorité préfectorale, qui dispose d’un correspondant « dérives sectaires », le plus souvent d’ailleurs il s’agit du directeur de cabinet du Préfet, avec lequel nous travaillons en étroite collaboration.

Il y a aussi un Guide pratique « les collectivités territoriales face aux dérives sectaires » que la Miviludes a édité en 2008 et qui est téléchargeable sur notre site internet ou disponible en écrivant à la mission.

Au-delà des saisines faites par les élus, au cas par cas, qui sont nécessaires et auxquelles nous répondons, la Miviludes souhaite nouer des partenariats pérennes avec les trois grandes associations d’élus locaux que sont l’AMF, l’ADF et l’ARF.

Quels types de partenariat ?

Nous allons proposer très prochainement à ces associations de désigner un représentant au sein de notre Conseil d’orientation. Nous sommes convaincus que cela permettra de mieux diffuser auprès de toutes les collectivités locales, un « mode d’emploi » de saisine et de les convaincre encore davantage que des mouvements à caractère sectaire et des dérives existent ; il y a là un véritable danger pour nos libertés.

Et, qui dit élu local, pense au travail des associations de victimes et de leurs familles. Je salue leur travail.

Quelles sont vos autres priorités ?

Il y a d’abord un phénomène qui peut apparaitre plus circonstanciel mais qui peut entrainer un certain nombre de conséquences pour les collectivités locales : la montée du discours sur l’apocalypse, annoncée par certains mouvements à caractère sectaire pour le 21 décembre 2012. On a en effet observé l’achat de constructions, ou encore d’abris qui seraient destinés à accueillir ceux qui se réfugieront à ce moment-là. Au-delà de l’aspect « exotique » de ce phénomène, nous sommes vigilants face à ces personnes qui se mettent en danger. C’est pourquoi, nous travaillons en coopération avec les autorités préfectorales, les forces de l’ordre et de secours, ainsi qu’avec les collectivités locales des départements les plus concernés, qui verraient, à cette date, des milliers de personnes converger et susceptibles de causer des accidents ou d’entrainer des troubles.

À côté de la prévention, la protection des victimes est un axe majeur d’intervention pour la Miviludes. Une fois que le mal a été fait, les victimes n’en sortent pas indemnes. Comment les aider à s’en sortir ? Il faut d’abord les écouter, les rassurer et leur montrer qu’elles ne sont pas seules. Nous sommes soucieux de les aider et il faut que nous puissions les mettre à l’abri. C’est pourquoi je souhaite que l’on puisse développer des lieux d’accueil discrets pour les victimes afin de leur permettre de se reconstruire – parler avec un psychologue, bâtir un nouveau projet professionnel – car on sait que c’est une démarche bien longue et très difficile. Il est bien sûr important que les communes puissent soutenir ces associations et au travers elles, aider les victimes. La Miviludes est aujourd’hui disposée à établir des partenariats concrets sur ce sujet avec les collectivités locales et les associations.

Dérives sectaires et santé : création d’une commission d’enquête au Sénat

Attendue depuis plusieurs mois, la Commission d’enquête sur l’influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé a été installée le 10 octobre 2012 au Sénat. Elle fait suite à une proposition de résolution du 30 mai 2012, dans laquelle les sénateurs signataires relevaient que « le développement de pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique sans fondement scientifique ou encore de prises en charges psychologiques hors du cadre psychothérapeutique pose aujourd’hui une réelle question de santé publique mal connue, qu’il importe d’évaluer ». Face à ces dérives inquiétantes, soulignaient-ils, « il est urgent de réagir ». Cette Commission composée de 21 membres, aux pouvoirs d’investigations étendus, sera présidée par le sénateur du Vaucluse, Alain Milon (UMP) et aura pour rapporteur le sénateur du Cantal, Jacques Mézard (RDSE). Ses premières auditions auront lieu le 24 octobre 2012. Elle rendra ses travaux et propositions dans le champ de la santé physique et mentale, dans 6 mois.

Source : http://www.lagazettedescommunes.com/133984/%C2%AB-notre-vocation-est-d%E2%80%99aider-les-collectivites-face-aux-derives-sectaires-%C2%BB-selon-serge-blisko-nouveau-president-de-la-miviludes/