Les mormons dans le jeu électoral

LE MONDE | 02.11.2012 à 13h13 • Mis à jour le 02.11.2012 à 18h31Par Corine Lesnes (Livre du jour)

C’est la religion qui grandit le plus vite dans le monde. Aux Etats-Unis, les mormons sont quelque 6 millions, dont un tiers dans l’Utah, Etat semi-désertique de l’ouest du pays. Secrète, aussi imposante que le sont ses temples, où nul ne peut pénétrer s’il n’est pas baptisé, l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des derniers jours a franchi en 2012 un nouveau pas dans la quête qui l’a fait passeren un siècle du statut de secte persécutée à celui de « minorité respectée par les puissants » : l’un des siens a été choisi pour figurer dans la course à la Maison Blanche.

Haut fonctionnaire français, Alain Gillette s’est trouvé par hasard à Salt Lake City, fief des mormons, dans le cadre d’une bourse d’échange scolaire en 1963-1964. Depuis, il n’a jamais cessé de s’intéresser à l’Eglise fondée par Joseph Smith, un paysan de 15 ans à qui Dieu apparut en 1820, dans l’Etat de New York. En 1969, M. Gillette a été reçu par George Romney, le père du candidat, alors ministre de l’urbanisme et du logement. En un demi-siècle, l’Eglise s’est modernisée, dit-il. Mais elle n’a pas fait son aggiornamento. Elle a accumulé les temples, elle a transformé son logo pour y faire apparaître le nom de Jésus-Christ en capitales. Mais fondamentalement, elle n’a jamais vraiment changé.

Les mormons se disent chrétiens à 97 % mais n’ont pas le même sens de la Trinité Père-Fils-Saint Esprit, qu’ils estiment composée de trois personnes distinctes. Ils croient en une « mère céleste » dite Dieu la mère, et pensent que l’une de leurs missions sur Terre est de sauver les âmes des morts. Ils croient que leLivre de Mormon a été confié par Dieu à Joseph Smith sur des tables d’or.

Les successeurs de Joseph Smith sont considérés comme des prophètes et continuent de recevoir des révélations. L’Eglise a renoncé à la polygamie en 1890 mais les estimations font encore état de quelque 30 000 à 50 000 mormons qui la pratiquent, souvent dans des sectes parallèles. Les fidèles ont gardé la psychose de la déchéance et de l’exclusion, héritage de l’exil historique vers l’Ouest puis leMexique. Ils ont toujours de trois mois à un an de vivres avec eux.

Alain Gillette décrit une « théo/techno structure riche, puissante, huilée, efficace ». Le maillage de la communauté est très étroit et le contrôle social touche de nombreux aspects de la vie privée. Pendant le service du dimanche, les fidèles se livrent à des confessions ou des séances publiques d’autocritique. Pour entrer dans les temples, il faut un certificat de bonne conduite et être à jour des versements de la dîme. Les fidèles doivent s’abstenir d’alcool, de thé et de café, et porter un sous-vêtement liturgique censé les protéger de « tout mal physique ou moral ».

L’Eglise mormone, qui a en permanence 55 000 missionnaires dans le monde, est gérée comme une multinationale. Pour les fidèles, la réussite financière va de pair avec la foi. L’Eglise a acheté des centaines de noms de domaines et de sites afin de contrer les critiques. L’Eglise de Salt Lake City est patriarcale. Selon un sondage du Pew Research Center, 58 % des mormons déclarent que la vie conjugale idéale est celle où la femme reste au foyer (contre 30 % dans le public en général). On comprend mieux les réticences des femmes à l’égard de la candidature de Mitt Romney.

Corine Lesnes (Livre du jour)

Les mormons entrent dans la lumière

Créé le 30/10/2012 à 06h52 — Mis à jour le 30/10/2012 à 08h39

RELIGION – En France, la candidature de Romney à la présidentielle américaine leur permet de faire parler d’eux…

Avec ou sans iPad, les intervenants se succèdent au pupitre et témoignent de leur foi devant une assemblée endimanchée. Il y est question de Jésus-Christ, mais surtout du livre de Mormon, récit sacré des relations de Dieu avec une mystérieuse civilisation de l’Amérique ancienne. Mais d’Amérique contemporaine et de Mitt Romney, candidat républicain à la présidentielle et adepte du mormonisme, il n’est nullement question lors de cet office religieux à l’église mormone de Torcy (Seine-et-Marne).

«L’Eglise est neutre en politique, affirme Christian Euvrard, un fidèle actif. Mais il est évident que cela a un impact pour nous, c’est l’occasion de nous faire connaître. Comme dans la foulée des Jeux olympiques de Salt Lake City [en 2002], c’est le “mormon moment”», concède-t-il. Se faire connaître pour faire reculer ce qu’il perçoit comme des «préjugés». Car «les gens pensent encore que nous sommes une secte même si les stéréotypes, comme celui selon lequel nous serions polygames, disparaissent progressivement».

Jamais classée comme secte

Si la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires n’a jamais classé l’Eglise de Jésus­-Christ des saints des derniers jours comme secte, les critiques ne manquent pas contre les mormons: leur obsession de la généalogie pour effectuer des baptêmes post mortem, leur prosélytisme, leur rigorisme moral (interdiction de consommer de l’alcool, du thé ou du café, d’avoir des relations sexuelles hors mariage).

«Sur ces sujets, c’est vrai que nous sommes à contre-courant de la société, reconnaît David Magalhaes, l’évêque mormon de Torcy, impeccablement cravaté. Mais j’ai des amis, qui ne sont pas dans l’Eglise, qui trouvent que nous avons raison de nous imposer cela: nos enfants ont moins de risques de tomber dans la drogue ou d’avoir des problèmes de sexualité extravertie.»

«Nous avons une réputation d’intégrité, de travailleurs, complète Pierre Lazeras, un médecin de 64 ans, converti au mormonisme à l’âge de 24 ans. Je ne cache pas mon appartenance à l’Eglise. Mais, s’inquiète-t-il, si Romney est élu, est-ce que l’opinion ne va pas associer ses décisions avec l’Eglise mormone?»

 Alexandre Sulzer