Comment les prophéties de fin du monde permettent encore aux sectes d’avoir de nouvelles recrues

Les gourous se frottent les mains. La fin du monde annoncée le 21 décembre 2012 est particulièrement « prometteuse pour tous les prophètes de mauvais augure », d’après la mission publique chargée de lutter contre les dérives sectaires.

Apocalyptiquement vôtre

Publié le 24 novembre 2012

Atlantico : Vous avez présidé la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (la Miviludes) de septembre 2008 à août 2012. Avez-vous observé une recrudescence des dérives sectaires ces dernières années ?

Georges Fenech : Effectivement,  les dérives sectaires, ou les mouvements à caractère sectaire (une dérive sectaire est caractérisée par la mise en oeuvre de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique selon la définition de la Miviludesndlr) ont connu un accroissement ces dernières années. On estime aujourd’hui qu’il y a 800 pratiques porteuses de dangers sectaires, et l’on peut comparer ce chiffre avec la commission d’enquête de 1995 qui recensait 172 mouvements du même type. Il faut mettre en perspective un sondage commandé de 2011, qui a montré que 20% des Français connaissaient au moins une personne victime de dérives sectaires, ou ayant été en contact avec un charlatan, un gourou thérapeutique, un escroc, etc.

On parle là d’un phénomène de masse qui peut toucher n’importe qui.

Le rapport 2010 de la Miviludes a été consacré au « millésime 2012 d’une fin du monde annoncée ». D’après la mission, ce dernier se présente particulièrement « prometteur pour tous les prophètes de mauvais augure ». La fin du monde annoncée pour le 21 décembre prochain permet-elle aux sectes d’attirer de nouvelles recrues ?  

Faire circuler des messages à caractère prophétique est très anxiogène, c’est effectivement un mode de recrutement. Cela incite les populations très vulnérables à se protéger, donc à intégrer une communauté et à obéir à un leader pour espérer un salut. C’est un phénomène très réel, et très répandu dans le monde entier.

Les groupes sectaires ont presque tous pris le train en marche. Dans les grandes structures (témoins de Jéhovah, mouvement raëlien, etc.) ou dans les petites, on retrouve chez tous ce discours sur la fin du monde. C’est un filon habituel, qui est exploité par les groupes. Dans presque toutes les sectes, on retrouve toujours cette dimension apocalyptique, celle qui prétend que lorsque la fin du monde arrivera, seuls les fidèles survivront. Elle est même devenue le principal moyen d’attirer des fidèles.

On voit fleurir dans notre pays des organisations, pour la plupart nord-américaines, mais pas seulement. Il existe des gourous hexagonaux, qui évoquent des prophéties sur la fin du monde prochaine, organisent des séminaires, vendent toutes sortes d’objets (DVD, etc.), font des conférences et amènent ces populations à tomber sous leur emprise. On joue sur des peurs, celle d’un dérèglement climatique, d’une crise environnementale, ou de catastrophes générales qui font que les individus peuvent commettre des passages à l’acte, comme l’a montré la tragédie de « l’Ordre du temple solaire » en 1995 : 16 personnes sont mortes, dont trois enfants. Les adultes étaient persuadés de l’approche de l’Apocalypse. Ce type de message peut provoquer des réactions extrêmes et désespérées.

Combien de personnes sont concernées par des dérives sectaires liées à la fin du monde ?

On se situe sur des ordres de grandeur de plusieurs centaines de mouvements, et des milliers de personnes peuvent être happées par ce genre de discours. C’est très difficile à déterminer, car il n’y a pas de plaintes. Cependant,  une surveillance a été mise en place, et le travail est aussi fait par les associations.

Néanmoins, il faut relativiser ce qui va se passer : on en est à notre 83ème annonce de la fin du monde depuis la chute de l’Empire romain. Il y a eu la crainte de la fin du monde lors du passage à l’an 1000, puis à l’an 2000. Cependant, ce n’est pas comparable avec ce qui se passe aujourd’hui, car depuis, il y a eu le développement considérable de l’Internet. Ce qui fait que les rumeurs sont amplifiées par les réseaux sociaux et Internet, et connaissent donc un écho considérable. L’explication principale est là. Il suffit d’aller sur la toile, trois millions de pages sont consacrées au phénomène 2012.

Quelles sont les personnes les plus touchées par les dérives sectaires ?

Il n’y a pas qu’une catégorie de personnes. N’importe qui peut se retrouver en difficulté face à une perte de travail, au déclenchement d’une maladie grave, ou face à une rupture familiale. Lorsqu’une personne en état de fragilité rencontre un individu qui va lui promettre le salut, qui va répondre en apparence à ses angoisses existentielles, c’est à ce moment là que se fait la bascule. Cela ne dépend ni de l’âge, ni du niveau social, ni du niveau culturel. Des professions libérales sont concernées, il y a aussi des médecins qui tombent là-dedans. Le problème porte essentiellement sur les mineurs, qui se retrouvent embarqués par l’adhésion de leurs parents dans ces mouvements apocalyptiques, qui vont subir des conséquences lourdes, au niveau de l’éducation, de la santé : quel est l’intérêt de se soigner, ou d’être éduqué si la fin du monde est imminente?

A quel moment peut-on considérer ces prophéties comme dangereuses ?

La liberté d’expression n’est pas négligeable, ce n’est pas condamnable de penser que la fin du monde va arriver. Ce qui doit interpeller les pouvoirs publics, c’est le danger de certains de ces messages apocalyptiques qui fixent des dates précises, et qui entraînent des mouvements préjudiciables. Nous avons mis en place une surveillance sur la Toile, elle est effectuée par une équipe spécialisée dans la cyber-criminalité. Il y a aussi une surveillance sur le terrain suivant les endroits les plus sensibles, comme dans le département de l’Aude dans les Pyrénées, où le pic de Bugarach est censé échapper à la fin du monde. Il s’agit de mettre en place des mesures de précaution sur ces sites afin d’éviter des affluences de population qui pourraient causer des troubles à l’ordre public. Il y a encore un mois, on observait dans la région du pic la plantation de nouvelles populations, la construction de bunkers, etc. On voit bien que c’est un phénomène qui prend de l’ampleur.

Il y a des pays qui sont particulièrement touchés. Comme précisé auparavant, les Etats-Unis sont extrêmement concernés, avec le mouvement des « preppers », ces « survivalistes », qui organisent la vente de places dans des bunkers, qui se vendent jusqu’à 50 000 dollars. Une véritable industrie se développe autour de cela. Mais on trouve aussi ces mouvements apocalyptiques au Japon, en Russie, dans toute l’Europe, il n’y a pas un endroit de la planète qui échappe à ce phénomène complètement  irrationnel et qui prend une ampleur inégalée.

Des réactions sont-elles à craindre à l’approche du 21 décembre ?

On peut se demander : jusqu’où vont-ils aller ? Que va-t-il se passer le lendemain du 21 décembre ? Va-t-il y avoir une crise, vont-ils être amenés à commettre des actes autodestructeurs ? On n’en sait rien, ça s’est produit dans le passé, en France, aux Etats-Unis ou au Japon.

Propos recueillis par Ann-Laure Bourgeois

Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/comment-fin-monde-permet-aux-sectes-avoir-nouvelles-recrues-georges-fenech-543926.html 

« Les grandes sectes noyautent les institutions »

Que craindre des nouveaux mystificateurs, des prophéties sur la fin du monde ? Georges Fenech dresse le bilan de sa lutte contre les sectes.

Georges Fenech, réélu député de la 11e circonscription du Rhône, a présidé pendant quatre ans la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).Georges Fenech, réélu député de la 11e circonscription du Rhône, a présidé pendant quatre ans la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). © François Guillot / AFP

 

Pendant quatre ans, il a battu la campagne. Survolé Bugarach (Aude) en hélicoptère pour localiser les bunkers de « la fin du monde », enquêté à Nantes dans le sillage de Dupont de Ligonnès, imposé sur la scène internationale la politique volontariste menée par la France pour lutter contre l’obscurantisme… En quittant cet été la présidence de la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), Georges Fenech dresse dansApocalypse, menace imminente ? (Calmann-Lévy) le bilan, alarmant mais nécessaire, de ses années de combat pour la défense de la liberté de l’individu. Interview.

Le Point.fr : Apocalypse, menace imminente ? C’est le titre de votre livre. Que répondez-vous à cela ?

Georges Fenech : L’idée de fin du monde ne date pas d’hier. Elle est inhérente à toutes les religions monothéistes. D’ailleurs, les écritures sacrées du christianisme, du judaïsme et de l’islam y font référence, même si, contrairement aux sectes, elles ne fixent pas de dates. Ce n’est donc pas tant l’Apocalypse en elle-même qui est dangereuse – car, après tout, chacun est libre de croire ce qu’il veut – que les messages apocalyptiques qui, on le sait, peuvent mener à des drames aussi meurtriers que la tuerie de l’ordre du Temple solaire qui avait fait 74 morts en 1995. Il faut donc maintenir une vigilance accrue sur tous les groupements à caractère sectaire, et particulièrement sur le village de Bugarach, dans l’Aude, qui accueille aujourd’hui des gourous du monde entier, persuadés que le massif des Corbières les protégera de la prétendue catastrophe du 21 décembre.

Comment anticipe-t-on, sur le terrain, d’éventuelles dérives ?

La Miviludes se déplace le plus souvent possible pour relayer les associations et s’entretenir avec les autorités locales. Par ailleurs, avec la prolifération des sites internet dédiés à l’Apocalypse (on en compte aujourd’hui plus de 3 000 !), nous devons aussi être à l’affût de toute dérive sur la Toile. Et intervenir si les preuves sont suffisantes. Comme ça a été le cas en 2011 dans la Vienne où deux Françaises avaient pris leurs dernières dispositions, sous l’emprise d’un gourou qui les manipulait du Québec, via Internet.

L’Apocalypse n’est-elle pas un prétexte pour légitimer certaines dérives ?

Certainement. L’objectif de ces mouvements, qui surfent sur les prédictions de fin du monde, c’est avant tout de faire de nouvelles recrues et d’engranger des bénéfices. Il y a d’ailleurs eu pas moins de 183 annonces de la fin du monde depuis la chute de l’Empire romain ! Et à chaque fois, c’est un véritable business. Aujourd’hui, on ne compte plus les ouvrages, les films, les constructions de bunkers, les séminaires et les formations à l’usage de ceux qui souhaitent en sortir vivants. C’est une véritable déferlante.

Comment évoluent les sectes dans notre société ?

C’est difficile à dire puisqu’on ne bénéficie pas de définition juridique du mot « secte ». Pas davantage que pour la religion, d’ailleurs. Dans un État de droit, tant que les croyances respectent la loi, elles ont le droit d’exister. En revanche, ce que nous pouvons identifier, ce sont les dérives sectaires. On les définit par toute une série de critères qui vont des exigences financières exorbitantes à l’emprise mentale, en passant par toutes formes de discours antisociaux. Un sondage établi l’an dernier montre que les sectes ne sont absolument pas en recul en France, bien au contraire. 20 % des Français connaissent aujourd’hui dans leur entourage au moins une victime de dérives sectaires, ce qui fait environ 13 millions de Français !

Comment expliquez-vous cette tendance ?

C’est finalement assez simple. Nous traversons actuellement une véritable crise identitaire. Les Français perdent confiance. Ils ne croient plus ni en leur système politique ni en leur système économique, pas davantage en leur système de soin, et cherchent des alternatives. En désespoir de cause, ils sont plus vulnérables et se laissent manipuler facilement. C’est d’ailleurs tout le problème du New Age, qui comprend tant de mouvances et de courants que la frontière avec la secte est souvent poreuse. Je pense bien sûr à la naturopathie qui prône l’autoguérison, mais aussi au chamanisme, et à toutes les techniques énergétiques, comme le reiki ou la kinésiologie. Dans toutes ces pratiques, le retour à la nature et l’harmonie de l’écosystème deviennent autant de prétextes pour appâter les adeptes.

Le procès « des reclus de Monflanquin » s’est ouvert cette semaine à Bordeaux. En quoi l’emprise mentale peut-elle être assimilée à une dérive sectaire ?

Thierry Tilly est présumé coupable de manipulation mentale sur onze membres de la même famille bordelaise. À ce titre, il peut être considéré comme un véritable gourou. Dans cette affaire, la durée et l’ampleur de l’escroquerie sont tout à fait exceptionnelles et illustrent de façon éclatante que, non, « ça n’arrive pas qu’aux autres », comme on le pense souvent. Cette incroyable descente aux enfers est symptomatique de ce qu’un seul individu peut faire autour de lui pour emprisonner mentalement une famille entière. La Miviludes est beaucoup intervenue dans cette affaire, notamment pour éviter un passage à l’acte des personnes manipulées.

Vous évoquez aussi l’affaire Dupont de Ligonnès. Selon vous, la piste d’un étrange groupe de prière prédisant l’Apocalypse devrait faire l’objet de toutes les attentions…

Il ne faut, en tout cas, pas l’écarter. On parle toujours de Xavier Dupont de Ligonnès comme du bon père de famille, bien sous tout rapport. Il ne faut pourtant pas oublier ce que l’enquête a révélé sur son enfance. Sa mère, Geneviève Dupont de Ligonnès, avait en effet fondé un groupe de prière catholique appelé Philadelphie, où se pratiquaient d’étranges rituels avec des références à Satan et à un « complot judéo-maçonnique ». À trois reprises par le passé, en 1962, en 1995 et en 1999, la mystique Geneviève, qui recevait des messages de l’au-delà, avait prédit l’apocalypse et entraîné tous les membres de son groupe dans un refuge en Bretagne. Et on a en effet retrouvé dans les mails de Xavier de Ligonnès des messages apocalyptiques assortis d’un discours anxiogène. Même si rien aujourd’hui ne permet de faire un lien direct entre la tuerie de Nantes et ces messages, il est toutefois permis de s’interroger.

Quels sont les nouveaux moyens utilisés par les grandes sectes pour acquérir davantage de pouvoir ?

C’est une croisade sans limites. Elles infiltrent toutes les institutions, non seulement le milieu économique, mais aussi ceux de la santé et de la politique. Tous les acteurs antisectes ont un jour été menacés. J’en ai d’ailleurs moi-même fait les frais en 2008 lorsque le Conseil constitutionnel a annulé mon élection en tant que député du Rhône. J’ai appris par la suite que le rapporteur de mon dossier était le conjoint d’un grand avocat d’organisations sectaires. Y a-t-il eu conflit d’intérêts ? Je me pose encore la question.

J’imagine qu’Internet est aussi un excellent moyen d’infiltration…

En effet, toutes les grandes sectes ont désormais un service dédié à la veille informatique, dont le travail consiste à commenter sites et blogs et à diffuser des messages sur la Toile. Il faut donc être particulièrement vigilant et surveiller de très près ces unités.

Vous insistez particulièrement sur les États-Unis, qui sont effectivement la terre de naissance de la plupart des grandes sectes internationales et qui ne gèrent pas la prolifération des mouvements apocalyptiques de la même manière que nous. Devons-nous craindre cette différence ?

La différence est d’abord culturelle. Les États-Unis placent les sectes au même niveau que les religions. Après tout, quel sens peut prendre la laïcité dans un pays où le président prête serment sur la Bible ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon un récent sondage, 41 % des Américains croient à un retour du Christ et 58 % d’entre eux prennent l’Apocalypse très au sérieux. Les preppers – les « préparés », les « survivalistes » – essaiment dans tout le pays. Une véritable industrie est d’ailleurs apparue pour les satisfaire. Pour 135 euros, vous obtenez un arsenal de survie de soixante-douze heures pour quatre personnes, avec un kit spécial 2012 contenant des barres énergétiques, des bougies, des ponchos… La tolérance des États-Unis face à ces phénomènes nous surprend toujours, et le rapport du bureau américain de la liberté de religion nous épingle d’ailleurs chaque année, dénonçant notre traque systématique. Cela crée nécessairement des tensions diplomatiques, et la Miviludes a aussi pour rôle de tenter de les apaiser. Ce qui n’est évidemment pas toujours du goût des Américains.

Votre livre ressemble aussi à une catharsis. Pourquoi travailler pendant tant d’années sur de tels sujets ?

Depuis vingt ans que je m’intéresse aux phénomènes sectaires, sous les différences casquettes de juge d’instruction, de président d’enquête parlementaire sur les sectes et les mineurs ou, plus récemment, de responsable de la Miviludes, il me paraissait nécessaire de dresser un bilan. Derrière tous les exemples évoqués, ce que l’on retient, c’est le combat sans cesse renouvelé contre la menace de la liberté individuelle, beaucoup de souffrances aussi, de drames qui auraient sans doute pu être évités. Et, bien entendu, le travail accompli au quotidien par nos équipes sur le terrain, gage d’une vigilance sans cesse renouvelée.

Source : http://www.lepoint.fr/societe/les-grandes-sectes-noyautent-les-institutions-02-10-2012-1512514_23.php