Après trente années d’emprise sectaire, Irène ne croit plus à l’apocalypse

PARIS – Pendant trente ans, j’ai tenu prêt un sac à dos rempli d’affaires de première nécessité, raconte Irène. Au cas où l’apocalypse m’aurait obligée à rejoindre précipitamment notre base de repli.

Irène, 60 ans, n’en a que 20 lorsqu’elle croise un guérisseur-magnétiseur qui s’approvisionne en livres ésotériques chez son oncle libraire, à Nice. L’homme – un séducteur, dit-elle à l’AFP -, la convainc de le rejoindre dans l’Aude.

C’est là qu’il règne, en maître spirituel, ou plutôt en tyran tout puissant, alternant le chaud et le froid, sur une secte apocalyptique, dont Irène préfère taire le nom, comme le sien, par crainte de rétorsions.

En fait, c’est un micro-groupe d’à peine 15 personnes. Toutes sous emprise de celui qui se présente comme un être élu, parvenu à un stade de pureté tel qu’il entend des messages divins. Toutes réduites à une forme d’esclavage.

A l’entendre, nous étions nous aussi des élus, des pions essentiels dans la lutte contre le mal, dans la reconstruction d’une nouvelle ère à venir. Celle qui suivrait l’apocalypse.

L’enjeu, poursuit Irène, consistait à s’y préparer. A trouver un endroit où nous pourrions nous réfugier, dès qu’apparaîtraient troubles et cataclysmes.

Dans cette attente, les adeptes, soumis à un stress permanent, se terrent, comme un commando, dans une cabane prêtée par un exploitant agricole.

un non-lieu au bout de l’enfer

Leur ordinaire? Un régime végétarien et sans eau, parce que ça oxyde les cellules, selon le gourou. Seuls sont autorisés le thé, le café et l’alcool.

Leur but? Trouver le trésor des Wisigoths.

Pendant 18 ans, nous avons effectué des fouilles dans l’Aude, près du Pic de Bugarach. Le trésor, selon le gourou, comprenait l’Arche d’Alliance du Temple de Salomon, issue d’une technologie extra-terrestre. L’Arche serait une arme contre l’emprise d’un peuple extraterrestre prédateur.

Pendant que quatre adeptes, constituant l’élite, fouillent en permanence, d’autres, qui ont conservé un emploi, sont chargés de financer la secte.

Ceux-là, dont Irène faisait partie, n’appartiennent pas à l’élite, parce qu’ils se polluent au contact d’un monde extérieur, impur. Même si toutes leurs économies passent dans la secte.

Je suis restée 30 ans sous emprise. Peu à peu, le doute s’est installé. Quand j’ai vu une adepte se faire dépouiller d’une propriété, où il entreposait tout un arsenal: 150 armes à feu et 3.600 munitions.

Il lui a fait subir un calvaire, lui faisant croire qu’elle était atteinte du cancer, puis du sida, et enfin qu’elle en avait réchappé grâce à lui. Il l’a obligée à se faire arracher toutes les dents, pour qu’elle n’ait pas de rage pendant l’apocalypse.

Quatre adeptes – dont Irène – fuient la secte en 2003, intentent un procès au gourou pour abus de faiblesse en 2004. Qui débouchera sur un non-lieu.

Le moins que je puisse faire, dit Irène, c’est de témoigner. Pour que d’autres ne tombent pas dans cet enfer.

(©AFP / 20 octobre 2012 11h51)