Canada : Gourous Inc.: les pédiatres imaginaires

Nicole Ouellet a été condamnée  à quatre... (Archives La Tribune)

Nicole Ouellet a été condamnée à quatre reprises pour exercice illégal de la médecine.

Marie-Claude Malboeuf

L’an dernier, le Québec a découvert avec stupéfaction qu’une jeune mère de famille était morte «cuite», enveloppée de pellicule plastique et de terre, en suivant les prétendues thérapies d’une gourou de l’épanouissement personnel. Comment la quête de bonheur de cette femme a-t-elle pu mener à une telle tragédie?

Pour répondre à cette question, La Presse a lancé un ambitieux projet d’enquête. Pendant trois mois, nous avons écumé l’internet et visité – souvent incognito – des pseudo-guérisseurs et des gourous en tout genre.

La chose s’est révélée facile. Les maîtres à penser sont partout. Dans des officines discrètes, mais aussi dans des hôpitaux, des écoles et des bureaux de psychologues.

Ils nous ont reçue en robe ou en blouse blanche, armés d’aimants, de diapasons ou de «fréquences invisibles». Tous débordants de confiance. Parfois louches et avides, parfois sympathiques et sincères, mais pas inoffensifs pour autant.

Leur promesse: éliminer le mal de vivre, l’hyperactivité, le cancer, alouette, grâce à des méthodes bizarres, ou carrément choquantes. Et ces soins, très onéreux, sont souvent remboursés à tort par les compagnies d’assurances.

On suit leurs conseils à ses risques et périls. Certains clients ont simplement dépensé beaucoup d’argent, et disent avoir été aidés. Mais d’autres en sont morts ou se sont suicidés. Certains ont abouti à l’hôpital psychiatrique ou dans des sectes.

Le résultat de notre enquête se retrouve dans une grande série qui sera publiée pendant deux semaines.

On y découvre un Québec dangereusement obsédé par la quête du bonheur et de la santé. Une terre où l’on a largué la religion, mais qui demeure fertile pour les prêcheurs de la bonne parole ésotérique.

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Les pédiatres imaginaires

Nicole Ouellet a commencé sa carrière comme infirmière. Aux soins intensifs et en néonatalogie. Difficile à croire lorsqu’au téléphone, elle nous déclare traiter les tout petits bébés en se fiant aux «vibrations» de leurs couches pleines d’urine. «Avant de nous la poster, les parents la font sécher», prend soin de préciser la résidante de Sherbrooke.

Interrogée en avril au sujet d’une fillette de 3 ans aux intestins infestés de polypes, la sexagénaire est catégorique: quoi qu’en disent les médecins – et malgré les risques de cancer -, la chirurgie est inutile. Avec quelques traitements de «médecine vibratoire», dit-elle, toutes les excroissances vont sûrement disparaître. La petite n’a qu’à gribouiller sur une feuille de papier. Encore une fois, l’ex-infirmière se fiera aux «vibrations» qui en émanent pour la guérir… en pondant une liste de mots.

Nicole Ouellet énumère ses clients passés: une petite de deux ans et demi couverte d’eczéma et de psoriasis, une enfant brûlée au troisième degré… Son site web affiche même les photos douteuses avant/après d’une fillette de 11 ans, qui lui serait arrivée très fiévreuse, peinant à respirer et vomissant.

Depuis 1994, Nicole Ouellet a été condamnée à quatre reprises pour exercice illégal de la médecine. Mais le Collège des médecins du Québec ne savait pas qu’elle avait aussitôt repris du service. Encore moins qu’elle s’en prenait aussi aux enfants.

Vérification faite auprès de l’organisme, aucun guérisseur autoproclamé n’a encore été poursuivi pour avoir traité un jeune. Un seul a reçu un avertissement à cet égard, après avoir forcé les jambes d’un bébé, qui s’est retrouvé à l’hôpital.

Pourtant, Nicole Ouellet a une immense concurrence. Au fil d’une enquête de trois mois sur l’industrie des pseudo-guérisseurs, nous avons constaté que la plupart d’entre eux jouent les pédiatres. Énergie, vibrations, aimants, fréquences: chacun prétend avoir trouvé LA méthode miracle pour tout guérir, des otites à l’autisme.

Leurs actions sont très souvent illégales, mais payantes. Les consulter coûte souvent au moins 100$ par visite. «Mais le plus inquiétant, c’est qu’on risque de priver l’enfant de soins reconnus», dit le Dr François Gauthier, directeur des enquêtes au Collège.

Difficile de les épingler, car les parents viennent rarement se vanter d’avoir exposé leur enfant à des pratiques occultes.

Guérir au téléphone

Lorsque nous avons libéré la table d’une magnétiseuse du quartier Côte-des-Neiges, une écolière s’y est aussitôt allongée pour subir à son tour un traitement. Sur son site web, un autre pseudo-guérisseur, Sylvain Champagne, cible carrément les jeunes, qu’il dit «beaucoup plus réceptifs que nous, les adultes». L’ex-ingénieur électrique prétend régler leurs problèmes par téléphone. Endormez votre fille et appelez-moi, nous dit-il. «On va l’observer 30 minutes. Ses yeux et ses doigts vont avoir des sursauts, son ventre va peut-être faire du bruit. C’est le signe que les fréquences travaillent.»

Le naturothérapeute reçoit aussi les jeunes à Boisbriand, dans le sous-sol rouge de son bungalow encombré de matériel promotionnel. Devant le garçonnet de 4 ans qui nous accompagnait en mars dernier, il agitait distraitement les mains en parlant sans cesse. L’homme ne voulait surtout pas savoir de quoi souffrait l’enfant, «pour ne pas contraindre l’univers», justifie-t-il. Parce qu’on ne choisit pas sa guérison, même lorsqu’elle coûte 111$.

Champagne n’offre aucune garantie, mais raconte qu’à son contact, un enfant autiste «est sorti de sa bulle». Un jour, une cliente de 8 ans, hyperactive, «a même vu trois anges pendant le traitement», ajoute-t-il. Une amie lui aurait enfin demandé de guérir son fils par téléphone, tandis que le petit – atteint du cancer du cerveau – était à l’hôpital pour recevoir une greffe de moelle. «Ça pourrait avoir inspiré le médecin», assure le pseudo-guérisseur.

Rien n’a toutefois changé pour l’enfant de 4 ans que nous avons amené chez lui. De retour dans son duplex de Rosemont, le petit s’est mis à agiter les mains autour de son chat en expliquant imiter «le magicien» pour que l’animal cesse de griffer. Le chat griffe toujours…

Méthodes extrêmes

Pour certains parents, tout semble préférable aux médicaments et à la résignation.

«Des gens leur disent que leur enfant autiste ou hyperactif est plus avancé que son prof, que c’est un être supérieur, venu faire avancer la société, rapporte la psychoéducatrice Natacha Condo-Dinucci. Le filtre affectif laisse passer ça. C’est plus facile à avaler qu’un diagnostic douloureux.»

Les tenants de cette théorie parlent d’enfants «nouveaux», «indigo», «arc-en-ciel» ou «de cristal». Et prétendent, bien sûr, pouvoir guider leurs familles. Certains vont jusqu’à affirmer que, sans leur aide, l’enfant risque un jour le suicide.

Désespérées et avides de solutions, bien des familles lisent tout ce qu’elles trouvent sur l’internet, où il est facile de les embrigader, constate avec inquiétude l’orthopédagogue Karine Martel, spécialiste des troubles envahissants du développement. «Les gens en moyens sont prêts à toutes les dépenses», observe-t-elle.

D’après nos recherches, sur un premier forum, les parents d’un enfant autiste écrivent par exemple qu’un praticien du reiki (forme d’imposition des mains très en vogue) visite leur domicile chaque week-end.

Sur un deuxième, d’autres racontent avoir soumis leur enfant à des prises de sang «vivant» pour chercher des champignons et des parasites supposément responsables de l’hyperactivité. Ces tests sont pourtant «insensés» et les diagnostics qui en découlent sont «inventés», indique le site internet américain Science-Based Medecine.

Dans les Laurentides, la mère d’un enfant autiste se présente pour sa part comme «un ange à la rescousse». Auteure d’un livre très controversé, elle recommande entre autres la chélation – une approche «non seulement inefficace, mais dangereuse», peut-on lire sur le site internet de l’Association des médecins psychiatres du Québec.

Ses adeptes administrent un cocktail de substances – parfois illégalement, par intraveineuse – pour forcer le corps à évacuer les métaux lourds. «Un de mes clients est malade comme un chien après. Il vomit, il a la diarrhée, il ne peut pas aller à l’école pendant trois jours», s’inquiète une intervenante, qui préfère garder l’anonymat pour ne pas insulter les parents.

La naturopathe d’un autre petit autiste lui prescrit une crème à mettre derrière les genoux. D’autres ne jurent que par une diète sans gluten – même si l’Ordre des naturothérapeutes (qui n’est pas un véritable ordre professionnel, mais une simple association) nous a déclaré que cette diète n’est pas une panacée.

«Pourtant, à en entendre certains, c’est toujours les parents qui ne suivent pas leurs règles assez religieusement», dénonce Karine Martel.

«Les parents sont démunis et tristes, dit-elle. Lorsqu’ils nous arrivent, ils sont prêts à faire n’importe quoi. C’est choquant de voir des gens profiter de leur vulnérabilité.»

– Avec la collaboration d’Hugo Meunier

Source : http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/sante/201209/26/01-4577945-gourous-inc-les-pediatres-imaginaires.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_vous_suggere_4577990_article_POS1