Les mormons français sortent de l’ombre

La France abrite moins de 5000 familles de mormons pratiquants. Dont celle de Valentine et Jérôme, membres de la paroisse de Versailles.

La France abrite moins de 5000 familles de mormons pratiquants. Dont celle de Valentine et Jérôme, membres de la paroisse de Versailles. Crédits photo : AXELLE DE RUSSÉ

La candidature de Mitt Romney est une chance pour les mormons français: celle de se faire un peu mieux connaître et d’en finir avec certaines idées reçues. Oui, les mormons sont chrétiens. Non, ils ne sont pas polygames. Mais quand on a dit ça, on ne sait toujours rien de cette minuscule communauté qui va bientôt bâtir son tout premier temple en France.

Les «églises» des mormons (ici, celle de Versailles) sont surtout des lieux de rencontre et d'éducation religieuse, chichement décorés de tableaux très réalistes.
Les «églises» des mormons (ici, celle de Versailles) sont surtout des lieux de rencontre et d’éducation religieuse, chichement décorés de tableaux très réalistes.

Erika a 16 ans. Elle est ravissante, intelligente et apparemment très équilibrée. La seule chose qui la distingue des autres lycéens de sa classe de première S, à son avis, c’est qu’elle «emploie un langage correct et ne porte jamais de haut trop décolleté». Sinon, pour le reste, elle mène une vie qu’elle qualifie de «normale»: «J’ai un téléphone portable et un iPod, mes deux frères jouent aux jeux vidéo, je regarde la télé et je lis ce que je veux.» Rien d’extraordinaire, en somme ; sauf qu’Erika, fille aînée d’un mormon français et d’une protestante finlandaise, a choisi d’être mormone. Et ça, ce n’est pas vraiment banal, surtout en France.

Né dans l’État de New York en 1820, à la suite de l’illumination d’un fermier de 15 ans déçu par les autres religions – colonne de lumière «plus brillante que le soleil» d’où descendirent Dieu le Père et son Fils, remise de tables de la Loi «rédigées en égyptien réformé», qui furent malheureusement égarées aussitôt après avoir été «traduites grâce à des pierres magiques» -, le mormonisme demeure, en effet, fortement lié à ses racines américaines. L’immense majorité de ses 14 millions d’adeptes actuels résident sur ce continent ou sur une île du Pacifique fascinée par le modèle américain, et c’est dans le Missouri que Jésus est attendu par les mormons pour un prochain séjour terrestre de mille ans. Mais dans un pays aussi catholique que l’était la France jusqu’à la moitié du XXe siècle, ses missionnaires n’ont jamais eu la tâche facile. «Il n’y a rien à attendre des Français infidèles: ils sont tous morts spirituellement», se désolait dès 1863 le premier mormon français, un journaliste socialiste du nom de Louis Auguste Bertrand.

Un peu plus d’un siècle plus tard, le jeune Mitt Romney fit le même constat, en pire. Débarqué au Havre en 1966 à l’âge de 19 ans, le futur adversaire républicain de Barack Obama s’aperçut très vite que convertir nos compatriotes à une religion qui interdit le sexe hors mariage ainsi que l’alcool et le tabac, en pleine révolution baba cool et présoixante-huitarde, équivalait à prêcher dans le désert sans porte-voix. «Cette période de ma vie fut la seule où j’ai raté tout ce que j’entreprenais», a-t-il récemment résumé, en avouant aussi qu’en trente mois de mission il n’avait obtenu que «dix ou douze baptêmes».

Le prosélytisme est flagrant, mais il semble réservé aux missionnaires

Ce qui n’était pas si mal: l’Église de Jésus-Christ des Saints du Dernier Jour (la dénomination officielle des mormons, qui doivent ce surnom à l’un de leurs prophètes) ne comptait alors que 10.000 adeptes français. Un bataillon qui a grossi depuis, mais pas énormément. Les «Saints» français ont beau se réjouir d’être enfin assez nombreux (110 paroisses et 35.500 membres) pour que leurs dirigeants de Salt Lake City – le Vatican des mormons, dans l’Utah – les aident à financer un temple, ils reconnaissent très volontiers que sur cet effectif officiel de baptisés, «la proportion de pratiquants réguliers qui s’acquittent de la dîme en offrant 10 % de leur salaire à l’église ne dépasse pas 40 %».

Mitt Romney (à gauche), photographié en 1967 à Bordeaux, à l'âge de 20 ans. Sa mission de trente mois en France n'avait pas été facile.
Mitt Romney (à gauche), photographié en 1967 à Bordeaux, à l’âge de 20 ans. Sa mission de trente mois en France n’avait pas été facile. Crédits photo : HOLGER BENNEWITZ/REUTERS

Les autres se sont laissé séduire à un moment donné, puis ont abandonné ; mais sans jamais se plaindre en justice d’avoir été manipulés, exploités ou escroqués. C’est l’une des raisons pour lesquelles la LDS (sigle de «Last Day Saints», couramment utilisé par les mormons du monde entier pour désigner leur communauté) n’est pas considérée comme une secte en France, alors que nous sommes pourtant l’un des pays les plus sévères sur le sujet: la commission d’enquête parlementaire qui avait été chargée, en 1996, de recenser les groupes abusant de la vulnérabilité de leurs adeptes était parvenue à en épingler 172 (!), dont les rosicruciens, les scientologues, les témoins de Jéhovah et les raëliens. Mais elle n’avait rien trouvé à redire aux pratiques des mormons, qui ont d’ailleurs fini par être reconnus «association cultuelle» en 2009.

Il est vrai qu’à les fréquenter un peu, ainsi que nous l’avons fait pour cette enquête, les mormons offrent l’image d’un petit peuple paisible, serviable et bienveillant, qui n’essaie même pas de convertir son prochain. Normal: leurs jeunes missionnaires, très majoritairement américains, sont là pour ça ; et habillés comme ils le sont – costume sombre, cravate et chemise blanche – déambulant dans les rues toujours par deux, une sacoche bourrée de tracts à l’épaule, on les voit arriver de loin. Tandis que le mormon «normal», lui, affirme n’évangéliser que ses semblables, déjà membres de l’église, en les visitant régulièrement pour «affirmer ou raviver leur foi», mais en s’abstenant le reste du temps de parler de la sienne.

«Mariés pour l’éternité», ils risquent l’excommunication en cas d’adultère

David Magalhaes, «évêque» d’une dizaine de paroisses de l’Est parisien et cadre dans l’immobilier, prétend ainsi que la plupart de ses collègues de travail ignorent qu’il est mormon. Même chose pour son épouse, Delphine, âgée de 31 ans comme lui, qui ne manque pourtant pas de relations avec le monde extérieur puisqu’elle est institutrice dans une école publique. Mais il suffit de les regarder jouer avec leurs deux fillettes pour admettre qu’effectivement, et pour peu qu’ils n’en fassent pas mention, leur qualité de «Saints du Dernier Jour» ne saute pas aux yeux. Cette famille ne ressemble en rien à l’idée que l’on se fait généralement des mormons: elle pourrait poser sans problème pour une publicité Ricoré… d’autant que les mormons n’ont pas le droit de boire de café.

Au chapitre de ce qu’ils ne font pas, ou ne sont pas, profitons-en d’ailleurs pour revenir aussi sur trois idées reçues. Non, les mormons ne sont pas polygames: ils ne le sont plus depuis 1890, sous peine d’excommunication, une sanction qu’ils encourent déjà en cas d’adultère. Non, ils n’ont strictement rien à voir avec les amish, une communauté protestante qui refuse le monde moderne, électricité comprise, alors que les mormons font d’excellents chefs d’entreprise. Et non, avec une moyenne de trois enfants par famille, ils n’en ont pas beaucoup plus que les autres Français et plutôt moins que des catholiques pratiquants.

La réunion de la «Sainte Cène» du dimanche. On y chante, on y prie et on y vote à main levée sur tous les choix concernant la paroisse.
La réunion de la «Sainte Cène» du dimanche. On y chante, on y prie et on y vote à main levée sur tous les choix concernant la paroisse.

Mais ce qui est exact, en revanche, c’est que leur culte est aussi pittoresque qu’exigeant: éducation religieuse intensive tout au long de la vie ; accès à la prêtrise dès l’âge de 12 ans pour tous les garçons ; baptême des morts (d’où leur passion pour la généalogie, qui leur permet de «mormoniser» toute leur lignée et de lui ouvrir ainsi le «chemin du Salut») ; respect du sabbat et participation à la «Sainte Cène» (un genre de messe, en plus convivial) chaque dimanche ; observation d’une journée de jeûne intégral une fois par mois ; visite au temple deux fois par an ; port constant de sous-vêtements blancs très couvrants, «en protection contre Satan» ; et doctrine actualisée régulièrement par les «révélations» d’un «Président, Prophète et Voyant» nonagénaire, secondé par deux conseillers et un collège de douze apôtres, tous aussi laïcs que lui.

Et tout cela, comme dans la chanson, fait d’excellents chrétiens. Non reconnus par les catholiques et les protestants, certes, mais néanmoins employés modèles et très bons pères de famille. «C’est ce qui nous attire le plus de conversions», reconnaît Dominique Calmels, directeur financier dans le civil, chargé de la communication pour les mormons français: «Elles nous viennent souvent de proches qui nous voient vivre et qui envient l’équilibre et la réussite de nos familles.» L’évangélisation par l’exemple, en quelque sorte, mais le risque d’affluence paraît tout de même assez mince. «Ce n’est sûrement pas avec 500 baptêmes par an qu’on va envahir la France», commente avec un brin d’agacement Françoise Calmels, son épouse, traumatisée par certains reportages qui continuent à présenter les mormons comme une secte polygame, suffisamment riche pour infiltrer la société française grâce aux foules d’adeptes qui ne manqueront pas d’être attirées par l’ouverture en 2015 d’un temple au Chesnay, dans la banlieue ouest de Paris, en lisière de Versailles.

«Il n’y aura jamais plus de 60 à 80 visiteurs par jour, puisque les visites au temple ne se font que sur rendez-vous», protestent les époux Calmels, qui présentent ce projet comme une chance pour le quartier: «Sept hectares de jardins ouverts au public dans la journée, à la place d’un bâtiment EDF truffé d’amiante et de parkings bétonnés.» Sans oublier cet argument majeur: «La LDS en construit un aussi à Rome, deux fois plus grand, sans aucun problème!»

Un à Rome, un près de Paris, un autre à Lisbonne… trois nouveaux temples sont effectivement «en construction ou en projet», rien qu’en Europe. Et 23 autres le sont ailleurs, qui s’ajouteront bientôt aux 138 existants. Voilà qui témoigne en tout cas d’une belle vitalité, surtout quand on sait que les mormons n’en possédaient qu’une cinquantaine dans les années 80.

Et c’est bien cela qui nourrit certaines inquiétudes: où s’arrêtera cette expansion des mormons si l’un des leurs devait être élu, le 6 novembre prochain, à la présidence des États-Unis? Une hypothèse que les observateurs politiques américains s’accordaient à juger improbable… il y a encore cinq ans.

Source : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2012/10/26/01016-20121026ARTFIG00390-les-mormons-francais-sortent-de-l-ombre.php