Reclus de Monflanquin : la famille de Védrines veut maintenant récupérer son chateau

Mercredi 07 janvier 2015 à 10h40

Christine de Védrines et son mari se lancent aujourd’hui dans un nouveau combat. Près de 2 ans après la condamnation de leur ancien gourou Thierry Tilly à 10 ans de prison par la cour d’appel de Bordeaux, la famille spoliée veut aujourd’hui récupérer sa propriété de Monflanquin, estimant qu’elle a été vendue sous la contrainte psychologique.

Les bancs des parties civiles au procés des reclus de Monflanquin   © Radio France

France Bleu Gironde : Rappelez-nous dans quelles circonstances a été vendu votre chateau de Monflanquin ?

Christine de Védrines : Dans des circonstances tout à fait rocambolesques puisque mon mari, qui en était le propriétaire a crû à l’époque signer un prêt hypothécaire. Monsieur Tilly avait même réussi à le persuader que c’était pour sauver la maison. Évidemment ça semble extraoridinaire aujourd’hui, raconté comme ça, mais nous étions séquestrés depuis 15 jours sans nourriture ou presque par notre ancien gourou… Et nous ne dormions plus. Mon mari a alors été conduit à Oxford par Monsieur Tillu pour signer ces documents, ce qu’il a fait. Nous n’étions pas dans notre état de pleine conscience.

Si votre chateau vous était rendu par décision de justice, ce serait une première. Avez-vous bon espoir que ça arrive ?

Los du procès en appel à Bordeaux, qui a abouti à la condamnation à dix ans de prison de Thierry Tilly, il a été reconnu que nous étions en état de faiblesse donc tout ce que nous avons signé pendant cette période doit être remis en cause par la justice, cela me parait normal. Et puis il y a eu cette première étape judiciaire importante: le mandat remis à l’agence à l’époque a été annulé par la cour d’appel d’Agen. Si le mandat n’a pas été signé dans des conditions normales, il me paraît logique que la vente puisse être annulée.

Pourquoi voulez-vous tant récupérer ce chateau ?(…)

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Reclus de Monflanquin : « On est sortis avec le RSA »

Charles-Henry et Christine de Védrines comptent démontrer qu’ils étaient insensés quand ils ont vendu leurs biens.

Reclus de Monflanquin : « On est sortis avec le RSA »

Défendu par Me Picotin, le couple de Védrines indique avoir perdu près de 3,2 millions d’euros.© PHOTO

PHOTO ÉMILIE DROUINAUD

 

Durant les dix ans qu’ils ont passés sous la coupe du gourou Thierry Tilly, Charles-Henry et Christine de Védrines n’ont pas simplement perdu le sens commun. Des onze membres de la famille, celle des reclus de Monflanquin, le couple est celui qui, à ses dires, a le plus à déplorer numérairement parlant. Près de 3,2 millions d’euros sur les 5 millions qu’a perdu la famille entière, dont le château de Martel à Monflanquin, propriété des de Védrines depuis plus de quatre siècles.

« On est sortis de ces dix ans avec le RSA », a confirmé, hier, Charles-Henry de Védrines, devant les portes de la chambre commerciale de la cour d’appel d’Agen, qui doit examiner une conséquence civile de cette affaire si incroyable, qu’elle a fasciné les médias du monde entier. En creux, les magistrats agenais devront déterminer si, oui ou non, la manipulation mentale dont ont été victimes les consorts de Védrines doit remettre en question les actes juridiques qu’ils ont signés, alors qu’ils étaient sous l’emprise du gourou. Ainsi Me Picotin, leur avocat, a contesté un jugement rendu par le tribunal de commerce d’Agen, en décembre 2009, alors que les de Védrines étaient encore emprisonnés psychologiquement du côté d’Oxford en Angleterre. Les juges consulaires avaient alors condamné à 40 800 euros les époux de Vedrines pour ne pas avoir respecté le mandat exclusif contracté en janvier 2008 avec un agent immobilier, en vendant vingt jours après le château de Martel « à vil prix » (460 000 euros au lieu des 680 000 estimés) par un autre biais. « Quand le gourou Tilly avait besoin d’argent, il en avait besoin tout de suite », a rappelé Me Picotin qui, devant la cour, a plaidé à titre principal la nullité de l’acte, en raison du « trouble mental » de ses clients à l’époque.

« Engraissé » (…)

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«Reclus de Monflanquin» : savaient-ils ce qu’ils signaient ?

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Justice – Agen (47) – Nouvelle étape judiciaire

Christine et Charles-Henri de Védrines (ici avec leur avocat Me Picotin) hier au palais de justice d'Agen. Leur livre «Nous n'étions pas armés» (Plon) raconte leur calvaire pendant dix ans./Photo St.B.

Christine et Charles-Henri de Védrines (ici avec leur avocat Me Picotin) hier au palais de justice d’Agen. Leur livre «Nous n’étions pas armés» (Plon) raconte leur calvaire pendant dix ans./Photo St.B.

La condamnation de l’escroc manipulateur Thierry Tilly n’était pas la fin des démêlés judiciaire de la famille De Védrines, autrement appelée celle des «reclus de Monflanquin».

Les magistrats de la cour d’appel d’Agen doivent avant le 17 novembre, date de leur délibéré, répondre à cette question simple : le mandat donné à un agent immobilier par les De Védrines est-il nul parce que signé sous la contrainte psychologique et physique ?

Dix ans de prison

Christine, Charles-Henri de Védrines et neuf autres membres de la famille ont vécu reclus pendant 8 ans (2001-2008) dans le château en question, puis à Talade, dans le canton de Monflanquin toujours, avant de migrer en Angleterre sous la contrainte. Après des années d’enquête, la lumière est faite sur les agissements d’un escroc, Thierry Tilly, et d’un complice. Condamnés par le tribunal correctionnel de Bordeaux une première fois, ils l’ont été avec peine aggravée à dix ans en appel. Pour abus de faiblesse, entre autres.

Ce n’est pas la seule décision judiciaire dans le dossier. En 2009, le tribunal de commerce a condamné le couple à payer 40 000 € à un agent immobilier pour ne pas avoir respecté les termes du contrat les liant. Ils disent avoir découvert les actes notariés à leur retour, après l’exfiltration spectaculaire de 2009. Etaient-ils maîtres d’eux-mêmes en vendant ce château ? En signant ce contrat en 2008, alors qu’ils sont enfermés sur eux-mêmes à Oxford ?

Affaire labyrinthe où s’entremêlent le droit pénal et la manipulation mentale, l’état de suggestion des reclus et les textes réglementaires qui régissent les contrats de vente de biens. Charles-Henri de Védrines témoigne : «Notre propre fils jouait les porte-malettes, sous la contrainte, car on lui disait qu’on allait, nous, être exécutés».

Chemin court(…)

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Monflanquin. 2001, l’odyssée du silence

Christine et Charles-Henry de Védrines./Photo St.B.

Christine et Charles-Henry de Védrines./Photo St.B.

Christine et Charles-Henry de Védrines, deux des «reclus de Monflanquin», ont témoigné samedi à Agen pour les adhérents des ADFI (1) de la région. Qui ne comprennent pas les lenteurs de la justice.

Le 8 janvier 2002, la présidente de l’ADFI 47 signale par écrit aux services du procureur de la République. Cette responsable bénévole a recueilli des témoignages qui relatent l’enfermement d’une famille, les De Vedrines, àMonflanquin depuis une petite année, selon les informations qu’elle a en sa possession. La procédure est normale, la mission de l’ADFI est de signaler les témoignages et les faits pouvant intéresser la justice et, plus loin à Paris, la Mivilude (2). En 2001, cette même ADFI avait déjà obtenu un rendez-vous avec le magistrat référent sur les mouvements sectaires au sein de la cour d’appel d’Agen.

Procédure classique d’alerte mais la suite l’est beaucoup moins. Comme le rappelait samedi la présidente de l’ADFI en poste au début des années 2000, «j’ai attendu. Trois mois après, les services du procureur m’ont certifié que ce n’était pas une secte, mais une escroquerie financière». Il s’est ensuite passé six ans avant qu’au profit d’un dépaysement du dossier à Bordeaux, l’enquête s’accélère alors que le pôle financier du SRPJ de Toulouse avait, déjà, fourni des éléments à la justice. Sept, huit ans de réclusion, c’est la condamnation infligée aux reclus de Monflanquin», onze personnes d’une même famille enfermées dans deux maisons successives avant qu’ils ne s’extraient ou soient libérés de leur prison mentale à Oxford. Dans le groupe, une jeune fille dont la seule présence aurait pu déclencher une autre procédure dans le cadre de la loi sur la protection des mineurs.

Des élus contactés…

«Clairement, on nous a demandé de tirer le frein à main…», explique un gendarme en poste à l’époque. Même sous anonymat, cet officier refuse de mettre un nom sur le ou les auteurs des consignes verbales qui ont été données. «Je sais toutefois que les De Vedrines en veulent beaucoup à des élus en poste à l’époque, qu’ils ont contacté et qui n’ont pas fait suivre, ou très peu, ou pas assez…». Les De Védrines sont enracinés dans l’histoire des familles nobles de la région, protestants de confession, dont la fortune familiale ne pouvait qu’intéresser un Thierry Tilly, ou un autre. «Nous n’étions pas une famille avec une grande confiance entre nous», raconte Christine de Védrines (lire par ailleurs). Le pied est dans la porte. Dès 1997, le dénommé Thierry Tilly entre dans la maison.

«Je vous parie qu’il va recommencer»

En septembre 2001, Jean Marchand, mari de Ghislaine de Védrines, recluse avec les autres, se fait expulser de Monflanquin comme il l’a raconté à maintes reprises. L’auteur à l’époque présumé de cette manipulation mentale familiale Thierry Tilly est interpellé en octobre 2009 en Suisse. Huit ans après. Il dort en prison depuis avril 2013, condamné à dix ans de prison. «Une fois dehors, je vous parie qu’il va recommencer». Foi d’ancien gendarme.

(1) Association de défense des familles et de l’individu victimes de sectes. (2) Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.


«J’ai perdu toute notion du temps» 2 livres sur l’affaire(…)

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Christine de Védrines, ex-recluse à Monflanquin, tire les leçons de « la catastrophe »

Elle se fait « ambassadrice » de « l’exit counseling », méthode de sortie d’emprise créée par l’Américain Steven Hassan, qu’elle a pu rencontrer à Bordeaux à la fin juin, et adaptée par Me Picotin.

Enfance heureuse, mari et enfants aimés, aisance financière… Christine de Védrines avait tout, avant d’être manipulée avec les autres membres de sa famille, devenus les « reclus de Monflanquin ». Une « catastrophe » dont elle a tiré un livre, et après laquelle elle tente d’aider d’autres victimes, grâce à « l’exit counseling ».

Thierry Tilly, un « génie » dans son genre, reconnaît-elle amèrement, a siphonné en dix ans les biens de onze membres de cette famille d’aristocrates parfaitement intégrée. Du huis clos dont il tirait les ficelles, souvent à distance, Christine, la plus malmenée, garde les séquelles d’une séquestration d’une dizaine de jours en Angleterre, sans presque manger ni dormir.

En mars 2009, elle parvient à s’enfuir, porte plainte. Tilly est arrêté en octobre, les autres sont libérés en décembre de l’emprise qu’il exerce toujours sur eux. Il a été condamné le 4 juin par la cour d’appel de Bordeaux à dix ans de prison, le maximum encouru.

« Il m’a transformée en sous-homme, mais j’ai retrouvé l’estime de moi en réussissant à me sauver, à le faire arrêter, à faire libérer ma famille », explique Christine. Elle vient de publier le récit limpide de cette aventure, « Nous n’étions pas armés » (Plon), avec en postface le témoignage de son mari Charles-Henri et de leurs trois enfants.

Cette femme, qu’on devine de nature joyeuse, y décrit une enfance « heureuse, aimante », quoique « solitaire », dans une famille aisée, son mariage avec Charles-Henri, qui avait « les mêmes codes » qu’elle. Puis l’irruption dans ce bonheur douillet du « chaos », de « l’enfer », et les Védrines transformés en « +fadas+ du coin ».

Elle n’a jamais aimé Tilly, mais, « docile », n’a pas su s’opposer. Une « intelligence en jachère », résume-t-elle, que Tilly réveille en commettant l’erreur de calomnier ses enfants : « Mon livre est un message d’espoir : il peut toujours y avoir un ressort pour une victime d’emprise… Moi, c’est l’instinct maternel. »

Désormais, elle veut « aider à faire comprendre ce que sont la manipulation et l’emprise ».

« Adapter la clé à la serrure »

Séances de dédicaces, émissions télévisées, rencontres avec d’autres victimes… Elle a aussi témoigné, avec son avocat, Me Daniel Picotin, spécialiste de l’emprise mentale, devant la commission d’enquête du Sénat sur les dérives sectaires et thérapeutiques, qui a rendu son rapport en avril.

Outré à l’époque de son « deprogramming », un vigoureux lavage de cerveau organisé par sa famille pour le sortir de la secte Moon, M. Hassan préconise des moyens reposant sur le consentement de la personne. Il a aidé à tirer des sectes un millier de personnes en trente ans.

Pour ne pas donner de recettes aux manipulateurs, Me Picotin -et le livre- restent discrets sur la « French touch » apportée à la méthode Hassan.

Toujours est-il qu’il n’a fallu que quelques heures à son équipe de psychothérapeutes pour libérer, en douceur, le reste de la famille Védrines, à Oxford, fin 2009. Car ils s’étaient fait décrire auparavant les victimes pendant des mois : « Afin, selon la psychologie de chacun, d’adapter +la bonne clé à la bonne serrure+ », explique Christine.

Décidée à « faire de cette catastrophe une force », elle souhaite désormais, comme son avocat, que la loi permette aux proches des victimes de porter plainte pour emprise mentale, voire de faire mettre la victime sous tutelle, pour éviter l’évaporation de ses biens.

Cette dernière mesure, pense-t-elle, lui aurait évité la crainte d’être un jour, avec son mari, à la charge de leurs enfants.

A 62 ans, elle enseigne dans une école d’insertion près de Bordeaux. Charles-Henri, gynécologue-obstétricien renommé, qui avait dévissé sa plaque en pleine nuit pour vivre en reclus, va reprendre un cabinet à Saint-Aubin du Médoc. Contraint à entamer une nouvelle carrière, à 65 ans.

Source : AFP : For more information on Agence France-Presse, please visit our web site at http://www.afp.com

Relayé par le CCMM

«Ce n’est pas un simple escroc, il est machiavélique»

Créé le 30/06/2013 à 16h10 — Mis à jour le 01/07/2013 à 12h14

LIVRE – Christine de Védrines est l’une des reclus de Monflanquin. Elle a passé dix ans sous l’influence de Thierry Tilly, condamné à dix ans de prison pour avoir ruiné la famille de Védrines. Elle raconte sa descente aux enfers dans un livre « Nous n’étions pas armés », publié le 31 mai chez Plon…

Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin d’écrire ce livre ?

Mon mari et mes trois enfants ont écrit un chapitre du livre, ce qui est très important pour moi. Je me suis lancée dans l’écriture pour que la vérité de ce qu’on a vécu soit dite. J’ai voulu expliqué comment «l’araignée tisse sa toile» et comment une famille ordinaire peut se laisser abuser. Je pense qu’on n’est jamais vraiment protégé d’un pervers narcissique de cette envergure. Il existe toujours des dissensions dans une famille et on a tous des failles émotionnelles qu’une personne comme lui peut exploiter.

Je culpabilise énormément d’avoir fait endurer cela à mes enfants. Ce livre se veut un témoignage d’amour maternel. Je ne veux pas qu’il y ait de non-dits et de secrets qui pèsent sur ma famille, notamment pour mes futurs petits-enfants.

On a du mal à comprendre comment cet homme a pu manipuler une famille entière pendant une période si longue ?

Pendant trois ans, Thierry Tilly côtoie Ghislaine de Védrines, ma belle-sœur. Elle le rencontre sur recommandation d’un avocat estimé par la famille et il l’aide professionnellement. En confiance, cette dernière lui raconte tout de nous : nos qualités et nos défauts. Mais on ne peut pas lui reprocher de nous l’avoir présenté par la suite.

On a aussi eu pas mal de mésaventures ( vols, cambriolage…) qui nous ont inquiétés. Il nous a pris de l’argent, soi-disant pour nous protéger de différentes menaces et mettre de côté pour nos enfants. Mais tout était faux. Ce n’est pas un simple escroc, il est machiavélique.

Le pire c’est que je ne crois pas vraiment à tout ce qu’il raconte ( contrairement à d ‘autres membres de la famille) mais il m’a calomnié et je me retrouve obligé de suivre ma famille pour ne pas la perdre. Mais, sans adhérer complètement, je suis bel et bien manipulée.

Mais vous étiez nombreux et soudés? 

En fait, cela nous a plombé d’être une famille clanique et nombreuse. Si j’arrive à parler un peu de mes doutes à un membre, il y en a toujours deux ou trois pour me contredire et répéter les arguments de Thierry Tilly.

Il a été très loin avec vous puisqu’il vous a séquestré et maltraité pendant plusieurs semaines.

Ce qu’il a fait sur moi aurait pu l’amener aux Assises, pour actes de barbarie. On a accepté la correctionnalisation parce que les Assises, cela aurait été long et douloureux. Ce qui est important c’est que la justice de mon pays l’a reconnu et condamné à la peine maximum encourue, dix ans.S’il cherche à me faire avouer la cachette d’un trésor supposé, en fait il m’a séquestré pour pouvoir m’écarter et  vendre la maison de famille à Monflanquin( Lot et Garonne).

Vous êtes la première à vous enfuir : quel a été le déclic ?

En Angleterre, il me fait travailler dans un restaurant à Oxford et le propriétaire Bobby m’a beaucoup aidé. Il m’a incité à revenir en France et à écrire. Une amie s’est aussi rapprochée de maître Picotin, spécialiste des questions de manipulation mentale, et m’a soutenu. J’ai essayé de convaincre mon mari de me suivre mais en vain. Je suis donc partie seule en France, en laissant mes enfants à Oxford. J’ai porté plainte pour séquestration à mon arrivée et neuf mois après a eu lieu la première exfiltration pour récupérer mon fils. Une deuxième a lieu plus tard pour le reste de la famille.[…]

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Les reclus de Monflanquin : quand le gourou tisse sa toile

Pour la première fois, Christine de Védrines, l’une des principales victimes de l’affaire « des reclus de Monflanquin », témoigne de son calvaire. Extrait de « Nous n’étions pas armés » (1/2).

Bonnes feuilles

Publié le 22 juin 2013
Thierry Tilly a été condamné, mardi 4 juin, par la cour d'appel de Bordeaux à dix ans de prison dans l'affaire des reclus de Monflanquin.Thierry Tilly a été condamné, mardi 4 juin, par la cour d’appel de Bordeaux à dix ans de prison dans l’affaire des reclus de Monflanquin. Crédit Reuters

Pourquoi un médecin surbooké de Bordeaux, tenu par des horaires débordants, trouverait-il le temps de faire un saut à Paris pour passer deux heures avec un homme de trente-huit ans dont il ne sait presque rien ? La question mérite d’être posée car c’est ainsi que s’est noué entre Thierry Tilly et mon mari un lien d’une solidité telle qu’il a duré neuf ans et a failli nous détruire.

A la fin de l’année 2000, quelques mois après leur premier contact pour le procès de Lacaze, Charles-Henri avait eu plusieurs entretiens téléphoniques avec Tilly. Brefs mais assez convaincants pour qu’à sa demande il saute dans un TGV et rejoigne la capitale. A la gare Montparnasse, un homme jeune, mince, à petites lunettes, l’air extrêmement sérieux et pondéré, l’attend au bout du quai. Tilly l’aborde tout de suite, il l’a reconnu alors qu’il ne l’a jamais vu. Aurait-il senti que cet homme pas très grand qui cherche du regard quelqu’un qu’il ne connaît pas est Charles-Henri de Védrines ? Peut-être se souvient-il de photos vues chez Ghislaine ?

Tous deux font quelques pas sur la dalle devant la gare, échangeant les banalités d’usage, puis vont se réchauffer dans l’un des cafés qui bordent la place du 18-Juin.

Tilly s’assied dos à la lumière, à contre-jour, face à Charles-Henri qu’il observe sans qu’il s’en doute. D’emblée, il établit entre eux deux, Charles-Henri, cinquante-deux ans, Tilly, trente-huit, une relation d’égal à égal. Tilly se montre discret sur ses activités mais lâche au détour d’une phrase des noms, des lieux, des événements auxquels il a pu être mêlé, avec la discrétion qui s’impose, du moins qu’il impose, laissant entendre qu’il ne peut en dire plus. En revanche, il semble connaître la vie à Bordeaux, le travail accompli par Charles-Henri, le poids de ses responsabilités. Celui-ci répond, livre encore plus d’éléments sur sa vie, heureux d’être écouté avec attention. Leur conversation prend vite le tour de la confidence. Entre hommes de même calibre, de même importance, ils parlent la même langue. De quoi exactement ? Du métier de Charles-Henri, de sa pratique quotidienne, du volume de sa clientèle, de la difficulté à maintenir un équilibre entre vie de famille et vie professionnelle. Tilly connaît ces moments où le temps vous manque pour voir grandir vos enfants. Il en a deux, il les voit peu, pas assez sans doute. « Nous en sommes tous au même point lorsqu’on a de vraies responsabilités. Heureusement, il y a les épouses. » Charles-Henri a une femme qui assure, comme on dit.

Cette parenthèse passée dans le café ressemble à une bulle hors de l’espace et du temps. Charles-Henri est face à un homme dont il sait très peu de chose et qui possède un rare talent d’écoute.

Sans l’avoir voulu, sans évidemment s’en rendre compte, mon mari se trouve dans une situation analogue à celle d’un patient venu consulter un psychothérapeute. Rien de commun, penserait-on. Pourtant, il se livre aussi aisément. L’écoute crée la confidence. Charles-Henri ne s’en rend pas compte, et lui aurait-on fait cette réflexion ce jour-là qu’il aurait haussé les épaules ou levé les yeux au ciel avec peut-être même de l’agacement.

De manière subliminale, très inconsciemment, il laisse entendre un train de vie aisée, les vacances au Pyla, la grande maison à Bordeaux et la charge de Martel, la propriété et les terres qu’il a héritées de son père et pour laquelle il a engagé des travaux de modernisation assez lourds. Ils évoquent la vente problématique d’une maison appartenant à Mamie et à ses soeurs, les soucis de Ghislaine. L’autre l’écoute intensément. Et il pose alors la question – mais est-ce une question ? Plutôt une observation qui effleure le sujet – non d’un complot mais d’envies, de jalousies, voire de l’agressivité chez certains que peut provoquer une famille comme les Védrines, aisée, ancienne, respectée. Lorsqu’ils se quittent, Charles-Henri a-t-il le sentiment d’avoir gagné un ami ? Un soutien ? Dans le train qui le ramène à Bordeaux, il réfléchit à ses paroles troublantes.

Dans l’histoire, dans les racines profondes de tout protestant repose intact, prêt à réagir, le sentiment de devoir faire front, fruit de toutes les persécutions endurées, toutes les guerres menées, toutes les batailles perdues et gagnées. Il y a encore une vingtaine d’années, Charles-Henri a dû se battre pour épouser la femme qu’il aimait. Et puis, il y a autre chose, de plus subtil. Son père et lui ensuite aiment à dire qu’ils sont des terriens, que ce qu’ils ont de plus cher au cœur ce sont les champs, les bois, les pierres de Martel, les paysages vallonnés et doux aperçus depuis les fenêtres, les odeurs d’humus et de foin que l’on respire au petit matin. Et pour cela aussi, ils combattraient sans fin comme leurs ancêtres. Ils ont toujours eu le sentiment d’appartenir à une minorité discrète et fière : des aristocrates terriens protestants. Les Védrines, c’est une famille, un clan peut-être ? On ne le penserait jamais lorsque nous sommes à Bordeaux. Mais à Martel, oui. Ce que moi, sa femme, j’appellerais « le syndrome de la citadelle assiégée », mon mari le ressent parfois. Et il suffit qu’un inconnu le réveille avec suffisamment d’habileté pour qu’il reprenne vie. Vu sous cet angle, Tilly se révèle efficace.

Il demeure encore à ce moment-là, un homme énigmatique, mais ce mystère même représente une forme trouble de séduction que Charles-Henri ne mesure pas. Il soigne les corps, aide à donner la vie mais ne s’interroge pas suffisamment sur les âmes et la psychologie familiales. Il n’en a pas le temps, ce n’est ni son travail, ni sa forme de pensée.

De retour à la maison, le soir même, Charles-Henri me raconte sa rencontre en insistant sur le charisme et l’intelligence de ce personnage fin et actif. Il évoque son sentiment que notre famille est en butte à une attaque mal définie à laquelle elle doit faire face. Mais, grâce à lui, nous ne sommes plus seuls dans l’adversité.

Puis Charles-Henri lance un autre sujet, abordé semble-t-il au cours de ce premier entretien : nos placements financiers. Il me suggère de vérifier ce que fait mon conseiller ; les informations détenues par Tilly laissent à penser que l’on pourrait valoriser infiniment mieux notre capital. Je gère, il est vrai, en « bon père de famille » : assurances vie et bons du Trésor pour l’essentiel. Et là, je m’étonne que la conversation qui devait être consacrée à la meilleure manière de défendre les intérêts de la famille Védrines ait bifurqué sur la gestion de notre argent, du mien en particulier. Mais Charles-Henri pense à autre chose : que valent nos conseillers ?

« Tu as toujours confiance en eux ? me demande-t-il. Tu n’as jamais aucun doute ? »Je me souviens de cette soirée. Nous sommes dans notre chambre. Je l’ai meublée pour qu’elle soit la plus douillette possible, j’ai acheté deux lampes de chevet qui diffusent une lumière suffisamment tamisée pour lire au lit et en même temps assez douce pour créer une ambiance sereine de repos. J’aime ce que j’ai fait de notre chambre, elle est l’image de la vie paisible. Or, à ce moment précis, j’ai l’impression fugitive que Charles-Henri ouvre une fenêtre sur le chaos. Ça ne dure que l’espace d’un éclair, mais le malaise va demeurer au plus profond de ma mémoire. Maintenant, plus de dix ans après, je le retrouve intact en écrivant ces lignes. Devant la suggestion de Tilly, je réagis comme tout un chacun : avant de prendre la moindre décision, ne devrions-nous pas nous renseigner sur lui ? Mon mari a des relations politiques à Bordeaux, il serait facile de leur passer un coup de téléphone. Nous pourrions certainement avoir quelques informations par les Renseignements généraux. Mais Charles-Henri ne m’entend pas. Il ne s’oppose pas à moi, il n’exige pas que j’agisse dans un sens ou dans un autre. Il dit simplement que, oui, nous pourrions nous renseigner si cela me rassure, ou me fait plaisir, mais laisse la question en suspens. Peut-être simplement parce qu’il est tard, qu’il est fatigué et que demain une lourde journée l’attend à la première heure. Peut-être aussi est-il convaincu que j’ai déjà décidé d’obtempérer. Je ne sais pas. Il ne sera plus jamais question de prendre des renseignements sur Tilly. J’aurais pu le faire moi-même et j’ai laissé filer. Peut-être parce que je voulais que ce soit lui qui s’en charge. Dans la mesure où il avait rencontré l’instigateur de cette démarche, c’était son choix et non le mien.

Extrait de « Nous n’étions pas armés« , Christine de Védrines, (édition Plon) 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/reclus-monflanquin-quand-gourou-tisse-toile-christine-vedrines-763132.html