La face cachée du reiyukai charentais, un mouvement sectaire ?

06h00 par Laurence GUYON | Mis à jour il y a 5 heures

Le reiyukai, mouvement qui figurait sur une liste de sectes, tisse sa toile en Charente n Deux familles touchées témoignent de leurs difficultés. Les adeptes se défendent de toute dérive sectaire.

Le reiyukai, secte ou pas secte? Inscrit sur la liste noire du rapport parlementaire de 1995, surveillé de près par les autorités, ce mouvement dérivé du bouddhisme et qui s’inscrit dans le courant des nouvelles religions japonaises prend de l’ampleur en Charente. Si ses adeptes à la voix doucereuse préfèrent parler de religion ou de spiritualité, le reiyukai n’en est pas moins dans le viseur de l’Adfi et du Gemppi (1), mouvements qui luttent contre les dérives sectaires.

En Charente, les têtes de pont du reiyukai balaient les accusations. « Oui, nous sommes adhérents, mais ce n’est pas une secte », clament en choeur les deux hommes que les témoins désignent comme piliers du mouvement dans le département. Selon Claudine Shinoda, créatrice du mouvement du reiyukai en France, il y aurait à peine 80 adhérents dans le département. Un chiffre sous-estimé, selon d’anciens adeptes, qui l’évaluent plutôt entre 120 et 150. Ils se répartissent entre deux « cercles » principaux. L’un des groupes est mené par un professeur de lycée d’Angoulême, l’autre par un avocat angoumoisin qui, après avoir accepté que l’on donne son nom, estimant qu’il n’avait rien à cacher, s’est rétracté. Le juriste se défend d’être un pilier du mouvement. « C’est une recherche personnelle. » Son alter ego prof affirme: « Le reiyukai n’a pas de hiérarchie. »Pourtant, tous les identifient comme les « recruteurs ». Dominique Hubert, présidente de l’Adfi de Nantes, souligne: « Avant qu’il [le professeur, NDLR] n’arrive à Angoulême, il n’y avait pas d’adhérents en Charente. »

L’impuissance des familles

Le reiyukai fait des dégâts au coeur des familles qui ne savent comment s’y prendre pour tirer leurs proches des griffes du mouvement. C’est en sortant de l’adolescence que Laure, une Charentaise de 25 ans, est entrée dans le reiyukai à une période où elle n’allait pas bien. « L’une de ses amies l’a invitée à une séance », raconte son mari, Jean. Quand il l’a rencontrée, elle était déjà adepte confirmée. « Je suis allé à pas mal de réunions, par curiosité. Mais je me suis vite rendu compte que c’était un endoctrinement. Quand j’ai arrêté, on m’a dit que j’étais faible, que je ne voulais pas évoluer. » Laure a continué son parcours. Avec la volonté de recruter de nouveaux « compagnons de pratique », condition indispensable pour progresser, aux yeux de ses aînés. Du coup, elle fait du prosélytisme à son travail. « Elle explique aux gens qui sont dans le mal-être que ça lui a fait du bien. Quand elle a une réunion à Nantes, elle quitte le boulot avant l’heure pour y aller. Ça provoque des tensions avec son chef. » La pratique du reiyukai prend un temps fou, explique Jean: une demi-heure de récitation de soutras matin et soir. D’innombrables coups de téléphone. « À chaque difficulté, elle appelle un aîné pour savoir quoi faire. Elle a perdu tout son libre arbitre. Et quand les adeptes qu’elle a recrutés ont un problème, c’est à elle qu’ils téléphonent. En plus, il y a les réunions. » Parfois, les séances ont lieu à leur domicile. « Je le vis très mal, raconte Jean. À chaque fois qu’on a un problème, ils lui expliquent que c’est à moi de me remettre en cause. À un moment, elle avait pris un peu de recul, elle n’allait plus systématiquement aux réunions. Elle a été rappelée à l’ordre et elle a replongé de plus belle. Je tiens bon… le temps que je pourrai. »

Une autre qui se ronge les sangs, c’est Marie, la mère de Camille, un enfant d’une dizaine d’années. Séparée du père adepte du reiyukai, elle s’inquiète beaucoup pour la suite: « Que va-t-il se passer à l’adolescence, au moment où les jeunes sont fragiles, influençables? » Marie tente de protéger leur enfant: « En principe, ils n’assistent pas aux réunions. Mais ils sont gardés dans une pièce juste à côté. Ils ne sont ni sourds, ni aveugles. Dans les appartements, il y a une pièce dédiée à la pratique, avec un autel. Il y a le bruit des soutras récités, les coups de gong. » Camille assiste parfois aux prières de son père: « Il explique que c’est pour son éducation religieuse. Mais c’est quand même particulier. Et puis il y a des tas de sorties organisées avec tous les adeptes et leurs enfants. Ils baignent là-dedans tout le temps. » Marie a tenté de poser ses conditions. « J’ai demandé que notre enfant ne soit jamais associé à ça. Mais je n’ai aucun moyen de faire pression. » Autre inquiétude: « La pratique prend beaucoup de temps. Il fait de plus en plus souvent garder Camille, il est de moins en moins disponible pour s’occuper de lui. » Pour l’instant, Marie tente de se rassurer parce que Camille ne s’y intéresse guère et trouve tout ça « très bizarre ». Mais pour combien de temps?

Pas de prosélytisme, jurent-ils. Pourtant, « les adhérents ont une obligation morale d’attirer chacun cinq personnes », affirme Dominique Hubert, ce que confirment ceux qui s’en sont sortis. « Je n’évoque jamais le reiyukai au sein du lycée », assure le professeur. Tout juste concède-t-il en parler à des gens qu’il sent réceptifs. Dominique Hubert a une autre version: « Un monsieur qui traversait une passe difficile s’est fait mettre le grappin dessus par cet enseignant. Il est devenu 100% reiyukai, a quitté sa femme et a pour nouvelle compagne une adepte. » C’est une constante du mouvement: on vise avant tout les personnes fragilisées, à la suite d’une rupture, de difficultés familiales ou professionnelles (lire encadré).

 

Harcèlement et emprise mentale

L’avocat lâche: « Il arrive que j’en parle à des gens avec qui j’ai des affinités. Ils peuvent venir à une réunion si ça les intéresse et laisser tomber par la suite. »Dominique Hubert n’est pas d’accord: « Il y a de plus en plus de gens qui nous appellent en se plaignant d’être harcelés parce qu’ils n’ont pas voulu adhérer. »L’emprise mentale, l’homme de loi la nie catégoriquement. Le prof répond de façon plus ambiguë: « Parfois, certains veulent dépendre des autres. » Au point de demander l’avis d’un « aîné de pratique » dès qu’un problème se pose à eux, y compris au sein du couple. L’usage intensif du téléphone est dénoncé par de nombreux témoins qui doivent rendre compte de leurs faits et gestes.

Pourtant, le juriste comme le professeur se récrient quand on leur parle de secte. Ils s’abritent notamment derrière la décision gouvernementale de considérer comme caduque la liste de 1995 dans laquelle le reiyukai figure. « Ce n’est pas parce que ces mouvements ne méritent pas d’y être, mais parce qu’ils évoluent très vite, changent de nom ou d’organisation. Il n’y a pas de définition de ce qu’est une secte, mais un faisceau d’éléments », indique-t-on à la Miviludes (2).

Dont les exigences financières. « Il n’y a pas d’argent en jeu: la cotisation se monte à 6 euros par mois, le prix d’un paquet de cigarettes », ironise l’enseignant. Il y a tout de même de drôles d’habitudes, dénonce un conjoint adepte repenti: « J’ai découvert que ma femme continuait à verser ma cotisation et celle des adeptes qu’elle avait recrutés et qui avaient quitté le mouvement. »

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