Un colloque universitaire au tournant d’une nouvelle étape des recherches sur la Scientologie

Posted in Mouvements religieux et spirituels by Jean-Francois Mayer
fév062014

© 2011 Mike2focus via Dreamstime.

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Ce fut en 1950 que l’Américain Lafayette Ron Hubbard (1911-1986) publia sous forme de livre la Dianétique, qui devint rapidement un succès de libraire, tout en s’attirant les critiques des professionnels de la santé mentale. À partir de la démarche dianétique émergea peu après la Scientologie, et dès la fin de l’année 1953 un premier usage de l’étiquette « Église de Scientologie », suivie de la mise sur pied progressive d’une organisation de plus en plus structurée.

Parmi les groupes religieux, spirituels ou quasi-religieux apparus à l’époque contemporaine, l’Église de Scientologie est l’un des plus connus. Mais c’est aussi un mouvement auquel sont associées de nombreuses controverses, déjà avant le débat sur les « nouvelles sectes » qui a pris son essor dans les années 1970. C’est aussi un groupe qui échappe aux classifications habituelles des chercheurs explorant le champ religieux. Cela aurait pu valoir à la Scientologie une attention particulière de la part de ces chercheurs: il n’en est pourtant rien. Quelques publications universitaires ont cependant vu le jour ces dernières années et, sans doute pour la première fois, un colloque exclusivement consacré à la Scientologie s’est réuni les 24 et 25 janvier 2014 en Belgique.

 

Comme le rappelle James R. Lewis (Université de Tromsø, Norvège) dans un récent compte rendu d’une monographie universitaire sur la Scientologie (Religion, 44/1, janvier 2014, pp. 166-169), ce mouvement a longtemps eu la réputation de réagir agressivement non seulement aux critiques, mais également à des recherches menées à son sujet, s’il ne pouvait en contrôler les résultats: les spécialistes gardent en mémoire les sérieux problèmes rencontrés par Roy Wallis (1945-1990) lors de sa recherche sociologique pionnière, The Road of Total Freedom: A Sociological Analysis of Scientology (Londres, Heinemman 1976); Wallis avait présenté et analysé ces problèmes dans deux articles (« The moral career of a research project », Salvation and Protest: Studies of Social and Religious Movements, New York, St. Martin’s Press, 1979, pp. 193-216; « Religious sects and the fear of publicity », New Society, 7 juin 1973, pp. 545-547). Par la suite, les scientologues ont adopté un regard plus positif sur ce livre.

Depuis le livre de Wallis, alors que les publications critiques ou témoignages d’anciens membres ont fleuri (une littérature qui présente un intérêt en elle-même, mais d’une autre nature), plutôt rares ont été les recherches non polémiques, de type sociologique ou historique, sur Hubbard et l’Église de Scientologie: le livre de Harriet Whitehead,Renunciation and Reformulation: A Study of Conversion in an American Sect (Ithaca, Cornell University Press, 1987), qui s’intéressait à la Scientologie sous l’angle de la psychologie de la conversion, s’appuyait sur une recherches menée une quinzaine d’années (de 1969 à 1971).

Cependant, note Lewis, les responsables de l’Église de Scientologie semblent avoir changé d’attitude depuis quelques années et n’adoptent plus la même attitude de confrontation face aux recherches indépendantes menées au sujet de leur mouvement. De nouveaux travaux commencent à voir le jour: au moins une demi-douzaine de thèses de doctorat seraient en cours de rédaction, selon Lewis. Quant aux livres, il faut mentionner celui de Hugh Urban, The Church of Scientology: A History of a New Religion (Princeton University Press, 2011) et le riche ouvrage collectif dirigé par Lewis lui-même, Scientology (Oxford University Press, 2009).

Le colloque international à l’origine du présent article s’inscrit dans cette émergence de nouvelles recherches sur la Scientologie. Intitulé Scientology in a Comparative Perspective, il a été organisé à l’initiative de l’Observatoire Européen des Religions et de la Laïcité par les soins de Régis Dericquebourg (Université Lille III) et accueilli par la Faculté pour les études comparées des religions (FEV), à son siège de Wilrijk, dans la banlieue d’Anvers. Au programme, une vingtaine d’interventions, présentées par des figures déjà connues dans le monde de la recherche, mais aussi par des étudiants. Je n’essaierai pas ici de résumer l’ensemble du colloque, qui donnera certainement lieu à une publication, ni de présenter des communications de façon détaillée, mais plutôt d’en tirer quelques observations et d’évoquer un choix de quelques communications.

La Scientologie représente un exemple intéressant pour la définition la définition des frontières de la religion, également sur le plan légal, a souligné Eileen Barker (London School of Economics / INFORM) — un récent jugement britannique l’a d’ailleurs bien illustré. Au delà du cas de la Scientologie se pose la question de savoir si nous voyons (ou verrons) surgir d’autres exemples de « religion rationnelle ». Relevons au passage que le message publicitaire télévisé diffusé par l’Église de Scientologie lors des retransmissions de la dernière édition du Super Bowl, ce grand événement sportif américain, met l’accent sur l’association entre religion et science qu’elle estime offrir: « Imaginez la science et la religion reliées! Imaginez la technologie et la spiritualité combinées! Maintenant, imaginez que tout ce que vous avez jamais imaginé est possible! Scientologie: il y a des états d’existence plus élevés. » Et sur l’écran, à la fin du message, les lettres des mots « spiritual technology » se dissolvent pour former celui de « scientologie ».

La Scientologie serait-elle une religion inventée, éventuellement dans des buts fort peu spirituels? Selon le chercheur et théologien protestant allemand Marco Frenschkowski, peu de gens ont manifesté de l’intérêt pour la signification attribuée à la religion dans l’œuvre de Hubbard. Frenschkowski s’est donc penché sur cette question et aboutit à un constat plus complexe: il estime que Hubbard n’avait pas l’intention de lancer une religion au départ et, en 1954 encore, expliquait que la Scientologie naissante n’était pas une religion. En fait, la Scientologie n’est pas devenue une religion d’un seul coup. Comme pour certains autres groupes contemporains, le positionnement par rapport au statut de religion a fluctué. Selon Frenschkowski, Hubbard, sans arrière-plan religieux personnel, aurait fini par se rendre compte que ce qu’il faisait était une religion.

La clientèle potentielle de Hubbard n’était pas particulièrement attirée par une image de groupe religieux. Même si Hubbard avait au départ une perception plutôt négative de l’athéisme, il présentait la Dianétique comme exempte de préjugés religieux. Ce ne fut que par la suite que Hubbard introduisit un vocabulaire religieux: mais le christianisme ne pouvait être utilisé comme modèle de référence. Hubbard a donc cherché d’autres modèles possibles et a pensé, dans un premier temps, que le bouddhisme pouvait convenir; mais il fit ce choix sans comprendre réellement les fondements du bouddhisme. Hubbard n’avait pas fait beaucoup de lectures sur les religions. Il se rendit compte, par la suite, que la Scientologie ne pouvait être développée sur la ligne du bouddhisme.

Sur le plan pratique, une minorité de scientologues conservent des liens avec d’autres religions; mais la plupart n’en ont plus. Quand on les interroge sur leur notion de Dieu, les notions sont assez vagues, note Frenschkowski, et il ne s’agit en tout cas pas d’un Dieu personnel.(…)

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